Fait-on encore des enfants dans les pays où la punition est interdite ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Emmanuel Jaffelin affirme qu'on ne fait plus d’enfants dans les pays où la punition est interdite.

Le Vrai-Faux : les préjugés sur les violences éducatives s’accrochent.

Une loi sera bientôt présentée à l’Assemblée Nationale pour interdire les châtiment corporels, y compris à la maison. C’est le retour de la loi anti-fessée, retoquée l’an dernier pour question de procédure. Les Français y seraient en majorité opposés, selon un sondage : il ne veulent pas qu’on leur dise comment élever leurs enfants, et le philosophe Emmanuel Jaffelin leur donne raison.

"Dans les pays où on interdit la punition, on ne fait plus d’enfant. L’enfant devient rare, et cher. À ce rythme-là nos sociétés disparaissent".

On ne fait plus d’enfants dans les pays où la punition est interdite. Vrai ou Faux ?

C’est faux. Ce n'est pas un luxe que se seraient octroyés les seuls pays occidentaux : 53 pays dans le monde ont déjà interdit la fessée. La plupart des pays européens, c'est vrai, dans lesquels la natalité baisse. Mais aussi la majorité des pays d’Amérique Latine, qui n'ont pas ce problème, plusieurs pays d'Asie, et même d'Afrique : 7 pays ont interdit totalement les châtiments corporels sur le continent. Le Togo a été précurseur il y a 10 ans, or 46% de sa population a moins de 18 ans.

En fait, Monsieur Jaffelin confond, et c’est commun en France, des notions qui n'ont rien à voir. D'un côté les valeurs qu'on transmets, l'affirmation de l'autorité, et de l'autre les techniques qu'on emploie pour le faire. Les corrections ne sont qu'un outil parmi d’autres, et l’on ne compte pas moins d'enfants rois dans les pays, comme les États-Unis, qui autorisent toujours la fessée. En revanche, il y a plus de violences.

Vous voulez dire qu’en France, les enfants sont plus souvent corrigés qu’ailleurs ?

Oui. C’est même saisissant par rapport aux pays de niveau de vie comparables. Une grande enquête l'a montré en 2015, en comparant les effets de la législation dans plusieurs pays : la Suède, qui a interdit la fessée la première, dès 1979, l’Autriche ou l’Allemagne qui l'a fait en 2000, et la France, qui n’a connu ni loi, ni campagne de communication. Je vous passe les statistiques sur la tape sur les fesses, très répandue chez nous. Ce qui est intéressant, ce sont les violences sévères. La moitié des parents français donnent régulièrement de vraies fessées, contre 15% là où c'est interdit, et plus d’un parent sur dix, en France, déclarent infliger des « raclées » à leurs enfants (définies comme supérieures à une gifle) : ailleurs, c’est 1 sur 100. Leur perception de la violence n'a d'ailleurs rien à voir : une « raclée », pour près de la moitié des Français, ce n'est pas si grave, et c’est cette perception qui est inquiétante : la violence est banalisée.

Mais une loi est impossible à faire appliquer. On ne va pas vérifier chez les gens ?

Non, mais on constate que dans les 53 pays qui ont voté une loi, l'interdit social, symbolique, a suffi à produire des effets. Les violences quotidiennes légères (les petites tapes), ne baissent pas forcément, mais les violences sévères, oui. Les campagnes d'informations ont aussi énormément joué. Mais cela prend du temps. Une loi votée aujourd’hui aura de vrais effets dans 20 ans, quand les enfants deviendront eux-mêmes des parents. L'objectif (soutenu par l’OMS et par l’UNICEF) est de casser le cercle de reproduction. En Suède, où la loi aura bientôt 40 ans, les violences éducatives sont rares aujourd'hui, et les jeunes consomment aussi moins de drogue, moins d'alcool. La France reste l’un des seuls pays, en Europe, qui n’ait jamais interrogé ces violences quotidiennes, ni fait de grandes campagnes. Elle ne semble pas non plus la plus apaisée.