Combien de vies pourraient être épargnées en baissant la vitesse de 10 km/h ?

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Le vrai-faux de l'info est une chronique de l'émission Europe matin
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Benjamin Griveaux affirme que baisser la vitesse de 10 kilomètres-heures permet d’épargner 300 à 400 vies.

L’angoisse des automobilistes avant de nouvelles annonces sur la sécurité routière.

Le grand raout est annoncé mardi : un comité interministériel sur la sécurité routière pourrait entériner la limitation de la vitesse à 80 km/h sur l’ensemble du réseau de routes à deux voies. Une mesure controversée, mais que la science justifie, selon le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux.

"L'abaissement de 10 km/h de la vitesse autorisée (d’après les études dont nous disposons) permettrait d'éviter que 300 à 400 personnes ne perdent la vie sur la route, chaque année".

Baisser la vitesse de 10 km/h permet d’épargner 300 à 400 vies. Vrai ou faux ?

C’est loin d’être certain, Patrick, si l’on regarde vraiment les études sur lesquelles s’appuie le gouvernement. La principale, qui sert de base à toutes les autres, est un modèle mathématique construit en 1982 par un chercheur suédois. Il a regardé le nombre d’accidents sur les routes du pays entre 1967 et 1972, les limitations de vitesses imposées en même temps, et il y a adapté la formule de l’énergie cinétique déployée au moment d’un impact. D’autres après lui, ont affiné le modèle en ajoutant les données d'autres pays, et ils en ont tiré cette "loi" : un kilomètre-heure en moins, c’est 4% de morts en moins, le chiffre de monsieur Griveaux est extrapolé finalement, à partir de cela.

Le problème, c’est que ces études, qui ont l’air crédibles, n’ont jamais pris en compte une foule d’autres facteurs qui ont pu influer aussi, sur la mortalité observée : renforcement de la présence policière, amélioration des infrastructures et des véhicules dont la technologie a évolué dans le temps. Comme on ne sait pas précisément ce qu’ont pu peser ces facteurs, toute la base de calcul est biaisée.

Donc combien de vies seraient épargnées si on baissait la vitesse, on ne peut pas vraiment le calculer.

Le gouvernement s'appuie aussi, on l’imagine, sur l'expérimentation qu'avait lancée Manuel Valls, et qui a duré deux ans ?

Et bien non. Car cette expérimentation d'une vitesse à 80 km/h sur trois tronçons routiers, qui s’est achevée en juillet, s'est contentée de mesurer la vitesse. Elle n'a pas DU TOUT étudié l’accidentalité, m'a confirmé hier soir le ministère de l'Intérieur : les tronçons étaient trop petits. Et comme des travaux ont été menés en même temps sur les voies, les données sont faussées.

Donc aujourd'hui, aucune étude sérieuse n'a vraiment été conduite.

Maintenant, les spécialistes auxquels j’ai parlé en sont convaincus, OUI, la mortalité baissera avec une telle mesure : plus de la moitié des décès surviennent sur ce réseau, et si on roule moins vite, ça limite la puissance de l’impact au moment de l’accident, c'est de la physique pure.

Reste la crainte que cet effet positif ne s’observe qu’à court terme, à l’échelle du temps politique. Que les gens lèvent le pied au début, puis se relâchent quand ils verront qu'il n'y a pas beaucoup de contrôles sur ces 400 000 kilomètres de réseau. C’est ce qu’on voit aujourd’hui, d'ailleurs : La vitesse moyenne augmente sur les grands axes, alors que sur le réseau limité à 90, elle est stable.

Voilà pourquoi certains voudraient jouer sur d’autres facteurs, pas seulement la vitesse, qui est en cause dans la majorité des accidents mortels, 31%. Mais l’alcool et les stupéfiants sont impliqués, eux, dans 29% des morts sur les routes. Or depuis 10 ans, le volume des dépistages a considérablement baissé (moins 13%) : il y a de moins en moins de contrôles sur les routes.

Les radars sont utiles, mais atteignent leurs limites, et "tout cela manque de psychologie finalement", me disait un acteur hier, de la sécurité routière. "On braque les automobilistes qu’on traite comme des coupables". C’est une question d’approche : en France, on verbalise, mais on punit peu : 13 millions de PV envoyés en 2015, sans que la mortalité baisse. En Grande-Bretagne, par exemple, c’est l’inverse : un million de PV seulement la même année, mais 13 fois plus de chauffards envoyés devant les tribunaux.