"Paradise Papers" : que sait-on du nouveau scandale à 350 milliards ?

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"Paradise Papers" : que sait-on du nouveau scandale à 350 milliards ?
Les "Paradise Papers" permettent d'estimer à 350 milliards d'euros le manque à gagner pour les États du monde entier.@ PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Les "Paradise Papers" mettent en lumière un vaste réseau d’optimisation fiscale. Le résultat de plus d’un an d’enquête menée par 120 journalistes du monde entier.

Le monde de la finance est de nouveau ébranlé par des révélations qui écornent un peu plus son image. Un an et demi après les "Panama Papers", Le Monde, Radio France, Cash Investigation et plusieurs autres médias étrangers lèvent le voile sur les "Paradise Papers", une enquête au long cours sur les réseaux d’optimisation fiscale et le business de la finance offshore. De nombreuses personnalités, comme la reine d’Angleterre et des proches de Donald Trump, sont impliquées. Au total, l'optimisation fiscale coûterait 350 milliards d'euros aux États en manque à gagner, dont 120 milliards à l'Union européenne.

Qu’y a-t-il dans les "Paradise Papers" ?

Un ministre américain en affaires avec des proches du président russe, les investissements aux Bermudes et aux Îles Caïman de la reine d'Angleterre, un ami de Justin Trudeau qui place 60 millions de dollars dans une société offshore, le jet privé de Lewis Hamilton qui se balade d’un paradis fiscal à un autre… Les "Paradise Papers" impliquent de nombreuses personnalités qui ont recours à des pratiques d’optimisation fiscale.

Pas illégal. Contrairement aux "Panama Papers", qui mettaient en avant un vaste système de blanchiment d’argent sale, les "Paradise Papers" braquent les projecteurs sur les montages sophistiqués d’optimisation fiscale proposés par les cabinets de conseil et adoptés par les entreprises et particuliers. On parle ici de schémas légaux, ou qui flirtent avec la légalité, imaginés par des experts pour leurs clients désireux de s’épargner l’impôt de leur pays.

Il ne s’agit que de la première vague de révélations. Tout au long de la semaine, Le Monde, Radio France, Cash Investigation et les autres médias partenaires vont distiller de nouvelles salves d’articles.

D’où viennent ces révélations ?

Les "Paradise Papers" commencent comme les "Panama Papers". A l’automne 2016, une source anonyme transmet près de 13,5 millions de documents relatifs à des montages d’optimisation fiscale et des investissements offshore, au quotidien allemand de référence Süddeutsche Zeitung. Cette masse de données hétérogènes, dont "la complexité et la diversité dépassent toutes les enquêtes précédentes", affirme France Inter, dessine une esquisse du système mondial d’optimisation fiscale.

Dans le détail, 6,8 millions de documents proviennent du cabinet d’avocats Appleby, explique Le Monde. Basé aux Bermudes, un paradis fiscal, ce cabinet est un des leaders du conseil en finance offshore. Ses ramifications s’étendent dans une dizaine de paradis fiscaux. En plus, 566.000 documents internes d’un autre cabinet, Asiaciti Trust, basé à Singapour, complètent le tableau. Cerise sur le gâteau, la fuite contient 6,2 millions de documents issus des registres des sociétés de 19 paradis fiscaux, une manne inestimable, tant ces données sont difficiles à obtenir, ces juridictions étant très opaques.

Qui mène l'enquête ?

Confronté à une masse de données gigantesque, Süddeutsche Zeitung se tourne, comme pour les "Panama Papers", vers l’ICIJ, le Consortium international des journalistes d’investigation. Cet organisme, fondé en 1997 et basé à Washington travaille avec des médias du monde entier sur des enquêtes demandant beaucoup de temps ("OffshoreLeaks", "SwissLeaks", "LuxLeaks"). A la réception des données, il sollicite ses plus de 200 journalistes-correspondants. Au total, 96 médias de 67 pays détachent quelques-uns de leurs journalistes pour une immense enquête collaborative. En France, Le Monde dépêche "une douzaine de journalistes", et trois membres de la Cellule d’investigation de Radio France les accompagnent.

Enquête très secrète. La première rencontre a lieu fin mars, à Munich, dans le plus grand secret. Le projet a pour nom de code "Athéna" et les journalistes échangent des messages cryptés. Les 120 participants sont même obligés d’utiliser un faux prétexte à donner aux taxis qui les amènent au siège du Süddeutsche Zeitung : il s’agit d’une assemblée générale annuelle d’une quelconque organisation de journalistes. Un calendrier est décidé : les Américains veulent aller vite pour surfer sur le contexte post-électoral, les Français demandent à laisser passer les législatives et l’été, mauvaise période pour des révélations, tandis que les Allemands réclament d’attendre le résultat des élections fédérales. Une date est arrêtée : le 5 novembre.

Le plus dur commence quand les 120 journalistes débutent leur enquête. Il faut trier, classer, décoder et analyser les millions de documents. Grâce à un outil de visualisation, les journalistes mettent en évidence les connexions entre les données et déchiffrent les réseaux d’optimisation fiscale utilisés par plusieurs personnalités. Pour éviter de faire capoter le projet, aucun des acteurs impliqués (entreprises et clients) n’est contacté lors des premiers mois. C’est en septembre, quand chaque média a choisi les pistes qu’il veut approfondir à titre personnel, que sont passés les premiers coups de fil. La dernière étape avant la publication.