La rigueur commence à payer… mais à quel prix ?

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La rigueur commence à payer… mais à quel prix ?
"Zone euro : les premiers dividendes de la rigueur", titrait le journal Les Echos la semaine dernière. Selon le quotidien et plusieurs spécialistes, les politiques d'austérité menées partout en Europe commencent à porter leurs fruits@ REUTERS
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DÉCRYPTAGE - Les politiques d'austérité commencent à fonctionner en Europe. Fallait-il pour autant les mettre en place?

Le débat. "Zone euro : les premiers dividendes de la rigueur", titrait le journal Les Echos la semaine dernière. Selon le quotidien et plusieurs spécialistes, les politiques d'austérité menées partout en Europe commencent à porter leurs fruits, sans avoir pour autant entravées la reprise. L'Espagne, l'Irlande, le Portugal et la Grèce (les quatre pays ayant eu recours à l'aide internationale) commencent en effet à sortir la tête de l'eau malgré de lourds efforts, à savoir des plans d'économies allant de 40 à 150 milliards d'euros depuis 2010. Mais certains économistes fustigent encore les "tenants de la rigueur à marche forcée", pour reprendre l'expression de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui vient justement de publier une note sur la question. Selon l'organisme, une telle position "néglige l'effet multiplicateur très négatif de la rigueur". Il dénonce ainsi "le mauvais calibrage de l'effort imposé aux pays qui a étouffé la reprise naissante en 2010".

>> Pourtant, les statistiques sont formelles : les États sortent la tête de l'eau, regagnent des parts de marché et réduisent leur déficit. Dans quelle mesure ? Pourquoi ? Que répond l'OFCE ? Analyse.

POURQUOI LA RIGUEUR FONCTIONNE

La croissance redémarre. Les quatre pays ayant eu recours à l'aide international devraient tous avoir renoué avec la croissance en 2014. "Sous l'effet de la compression des salaires, la compétitivité des exportations a permis à ces pays de regagner des parts de marché", décryptait Les Echos le 16 octobre. Soumis à la rigueur, de nombreux pays ont en effet libéralisé leur droit du travail et des négociations salariales, ce qui a eu tendance à améliorer la compétitivité des entreprises.

- En Irlande, la croissance devrait être comprise entre 0 et 0,6% en 2013 et atteindre 1,7% en 2014, après quasiment cinq ans de baisse

- En Grèce, elle devrait être de 0,6% en 2014, après six ans de récession

- L'Espagne est sortie de la récession au troisième trimestre (+0,1%) et la croissance est attendue à +0,7% en 2014

- Le Portugal  est, lui, sorti de la récession au deuxième trimestre (+1,1%) et  la croissance devrait être de +0,8% en 2014

La balance commerciale s'équilibre. "Partout, y compris en Grèce qui reste sous perfusion, les déséquilibres extérieurs se sont presque entièrement résorbés", vante également Les Echos. Dans les quatre pays les plus touchés par la rigueur en effet, la balance commerciale (exportations moins importations) s'équilibre. En clair, leurs richesses nationales se vendent mieux à l'étranger et compensent les achats, ce qui laisse espérer une croissance durable.

- L'Irlande vient d'afficher sont 12e trimestre d'affilé avec une balance positive

- En Grèce, la balance commerciale est passée de -8,5% du PIB en 2008 à… 0,7% en 2013

- L'Espagne est en excédent depuis cette année, après avoir atteint -10% du PIB en 2007

- Le Portugal a dégagé son premier surplus (+2,3%) depuis… 2001 et la création de l'euro.

Les déficits se résorbent. Outre la libéralisation du droit du travail, la rigueur a également permis aux Etats de réaliser des économies. Les déficits publics se sont réduits. Et si la Grèce est encore sous perfusion de la triade (FMI, UE, BCE), l'Espagne, le Portugal et l'Irlande s'affranchiront de l'aide internationale pour retourner se financer sur les marchés dès fin 2013 ou mi-2014.

- L'Irlande devrait ainsi réduire son déficit à 4,8% du PIB en 2014, contre 32% en 2010

- En Grèce, le déficit devrait passer sous la barre des 6% en 2013, contre encore 13% trois ans plus tôt

- L'Espagne devrait réduire son déficit de 11% à 2011 à 6,5% en 2013 et 5,8% en 2014

- Le Portugal est passé d'un déficit de 9% en 2010 à moins de 6% en 2013 et prévoit 4% en 2014

CE QUE RÉPOND L'OFCE

Une reprise fragile. "Il ne faut pas crier victoire trop tôt", rétorque Christophe Blot, directeur adjoint du département analyse et prévision de l'OFCE, à la manœuvre dans la réalisation de la note publiée mercredi. Selon l'organisme, les taux de croissance sont encore trop faibles et restent retenus vers le bas par une "demande intérieure en berne" et une conjoncture internationale hésitante. "Et même si la croissance va s'améliorer, cela va prendre du temps. En attendant, on aurait peut-être pu faire mieux", renchérit Christophe Blot, interrogé par Europe1.fr. "Car la rigueur a contribué à un chômage de masse. En Espagne, cela fait des années que le chômage culmine à plus de 20%. Même si la compétitivité retrouvée améliore la situation, cela va laisser des traces sociales non négligeables."

Un chômage (encore) de masse. Si la crise y est pour beaucoup, les politiques d'austérité (diminution des investissements publics, hausse des impôts et donc de la consommation, suppression de postes de fonctionnaires etc.) ont largement contribué à faire grossir les chiffres du chômage. Et ce dernier reste le problème majeur des Etats de la Zone euro. S'il semble diminuer légèrement ou se stabiliser en Espagne (26%), au Portugal (16,5%) et en Irlande (13,5%), il continue tout de même d'y côtoyer les sommets. Et en Grèce, il ne cesse de se creuser, passant de 7,8% en 2008 au trou abyssal de 27,9% aujourd'hui. "D'autant qu'en Irlande, au Portugal et en Espagne, beaucoup de chômeurs ont émigré ou ont arrêté de chercher du travail. Les statistiques sont donc faussées", tranche Christophe Blot.

De mauvais choix sur le déficit. L'OFCE ne nie pas les effets positifs des politiques de rigueur sur les comptes publics. "Les déficits se redressent effectivement, c'était le but de ces politiques. Mais la question est : dans quel ordre on range sa maison?", s'interroge Christophe Blot. "Mettre d'abord en place un plan d'envergure de soutien à la croissance aurait été utile. Il ne faut certes pas oublier la lutte contre le déficit. Il faut un cadre institutionnel, par exemple une règle d'or. Mais il faut laisser la place aux investissements publics", défend l'économiste. Et de conclure : "on a fait l'austérité, on a mangé notre pain noir et la reprise va revenir petit à petit. Mais de là à dire que ce fut un succès, non".