La banquise fond : un bien pour l’économie mondiale ?

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La banquise fond : un bien pour l’économie mondiale ?
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FOCUS. Le Giec alerte sur la hausse des températures. La zone la plus touchée est l’Arctique. Transporteurs et industriels se frottent les mains.

Le bilan est sans appel : l’homme est responsable de la hausse des températures sur la planète. Le rapport du Giec, publié vendredi, pointe du doigt les effets des rejets de CO2 dans l’atmosphère, particulièrement dans les régions polaires. Selon les experts, il est très probable que la banquise au Pôle Nord continuera à diminuer en quantité et celle qui restera sera plus fine. "L’armée américaine estime qu’elle disparaîtra l’été dès 2016", explique à Europe1.fr Mikå Mered, étudiant chercheur à l’université de Columbia, membre de l’Association of Polar Early Career Scientists. Une chance pour le commerce mondial et les entreprises minières et pétrolières qui lorgnent déjà sur les ressources cachées sous la glace.

De nouvelles routes commerciales 

Les mers et les océans sont des autoroutes comme les autres. Les plus pressés passent par le canal de Suez ou de Panama pour raccourcir leur temps de transport et leur consommation de carburant. Or, il existe trois autres routes pour relier l’Atlantique au Pacifique. Deux sont déjà opérationnelles une partie de l’année, la troisième dépend de la fonte des glaces. Enfin, un autre passage devrait se créer avec la fonte des glaces entre les côtes de la Russie et de la Norvège vers le Canada et le Groenland.

Passage Nord-Ouest. La route passe le long des côtes canadiennes. Actuellement, en partant de New York, les bateaux traversent le canal de Panama et parcourent 18.200 kilomètres pour rallier Tokyo. Grâce au passage Nord-Ouest, les navires ne sillonnent plus que 14.000 kilomètres. Le chemin passe à travers des canaux, le long des îles arctiques canadiennes, ce qui limite son potentiel de développement. Il n’est actuellement navigable que brièvement certains étés et reste assez dangereux. 

Nordwestpassage NASA Worldwind-globe

Passage Nord-Est. Ce chemin longe les côtes russes au niveau de la Sibérie. "Pour relier le port coréen de Pusan à Rotterdam aux Pays-Bas, il faut 15 jours par cette route, contre 40 par le canal de Suez", précise Mikå Mered. Le passage Nord-Est est en odeur de sainteté auprès des armateurs. Même si son trafic reste très inférieur à celui transitant par Suez (27% du trafic mondial) et le Pacifique (31% du trafic mondial), il est passé de 4 bateaux en 2010 à 471 cette année. Il n’est cependant ouvert, à l’aide de brise-glaces, que l’été.

Sevmorput'

La route transpolaire. Cette route ne pourra pas être empruntée avant 2050, estiment les experts. Il passe à proximité du Pôle Nord, en pleine mer, loin des côtes. Cette voie serait 20 % plus rapide que la route maritime via le passage du Nord-Est. Elle nécessiterait, elle aussi, l’aide de brise-glaces.

L’Arctic bridge. Il est attendu par les nations arctiques (Etats-Unis, Canada, Danemark, Norvège, Russie) afin de les relier directement. Il favorise le commerce et le développement de ces régions, notamment dans les domaines pétroliers et miniers.

Contraintes. La présence de navire brise-glaces est obligatoire et les bateaux traversant ces routes doivent être certifiés de classe polaire (conçus, construits et équipés de manière à pouvoir naviguer en toute sécurité dans les eaux couvertes de glace), ce qui augmente leurs prix. Des pétroliers comme Total développent donc leurs propres bateaux, des super-méthaniers brise-glace. Toutefois, la disparition des glaces devrait limiter le recours aux navires spéciaux pour emprunter ces routes.

Quel intérêt économique ?

Moins de route, moins de carburant. Mikå Mered estime que le passage par l’Arctique représente une économie de 30% à 50% par trajet. "Même si l’équipage doit être mieux formé, l’armateur gagne sur les salaires et le carburant", explique l’expert. Un gain non négligeable à un moment où les prix du fioul augmentent sur les marchés internationaux.

Moins de risques, moins d’assurance. La piraterie coûte cher aux armateurs. Lorsqu’un navire quitte la mer Rouge après avoir traversé le canal de Suez, il arrive dans le Golfe d’Aden, passe le long des côtes somaliennes et dans l’océan Indien. Selon la branche anti-criminalité de la Chambre internationale de commerce, il y a eu 176 incidents rapportés depuis le début d’année dont 10 bateaux détournés. Les assurances augmentent, les risques pour les navires et les équipages aussi. Les routes arctiques permettent donc d’éliminer ces problèmes.

Taxes de transit. Passer dans des eaux territoriales et par le canal de Panama ou de Suez a un prix. Chaque tonne transportée est facturée aux armateurs au titre de la taxe de transit et taxe de passage. Pour emprunter le passage Nord-Est, la Russie facture de son côté, la location des brise-glace nécessaires pour traverser la zone. Mais l’utilisation de ceux-ci est appelée à disparaître et les gains de temps compensent largement la location.  

Potentiel pétrolier de la région. Sur terre et sous la mer, la région arctique recèle d’importantes ressources en hydrocarbures (gaz et pétrole). Sous la glace polaire (des Etats-Unis à la Russie), il y a selon le Service géologique des États-Unis, 412 milliards de barils en pétrole et gaz qui dorment. Soit une fois et demie les réserves de l’Arabie Saoudite. Le développement des technologies de forage offshore, permettent d’accéder à ces ressources et laissent les pays de la région rêveurs.

petrole, off-shore,

© MAXPPP

Potentiel minier.  Du Groenland au Canada, en passant par l’Islande et la Russie le sous-sol est riche en minerais (diamant, or, uranium, charbon…). Le Groenland serait la troisième réserve mondiale d’uranium avec 600.000 tonnes dans son sous-sol selon l'Institut de recherche géologique du Groenland. Au Canada, ce sont les pierres précieuses qui attirent les investisseurs. A cela, s’ajoutent les nouvelles perspectives d’exploitation des schistes. En Islande, ce sont les phosphates qui sont exploités.

Développement de la région. Les enjeux économiques sont tels, que de nouveaux ports sont en construction ou en projet dans tous les pays frontaliers du Pôle Nord. "A l’horizon 2035, les investissements directs et indirects représenteront entre 1.700 et 2.900 milliards de dollars", estime le cabinet Polariis Consulting.  

Enjeux politiques 

A qui appartiennent le Pôle Nord et ses ressources ? La question fait débat. Les Canadiens reprochent aux Américains de passer par le passage Nord-Ouest sans payer de droit de transit. Ces derniers militent pour que ce passage soit considérer comme appartenant aux eaux internationales (et donc libre de droit de passage).

Les Russes considèrent que c’est une extension naturelle de leur plateau continental et en ont fait la demande officielle à la Commission des Nations unies. Afin d’appuyer leur demande, ils ont envoyé un sous-marins poser leur drapeau au fond de la mer. Les Norvégiens et les Danois (via le Groenland) veulent aussi leur part du gâteau et ont déposé des demandes officielles à la commission des Nations unies sur les limites du plateau continental afin d’obtenir une extension de leur zone économique exclusive (limitée aujourd’hui à 200 miles marins). Quant au Groenland,  il souhaite profiter de ses ressources pour devenir indépendant. La fonte des glaces promet de grands débats au sein des Nations-Unies.

Un premier organe a été mis en place afin de traiter des problèmes rencontrés par les gouvernements arctiques et les peuples autochtones de la région : le Conseil de l’Arctique. Une de ses missions est le développement équitable et durable de la région. Mais sans plus de volonté internationale, le grand perdant pourrait être l’environnement.

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