Jeunes agriculteurs cherchent terres désespérément

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Jeunes agriculteurs cherchent terres désespérément
Chaque années des milliers d'agriculteurs cherchent des terres à cultiver.@ MAXPPP
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ENQUÊTE - Les candidats à la reprise d’exploitations agricoles ne manquent pas, trouver des terres est pourtant un casse-tête financier.

Chaque année, la famille de l’agriculture française se retrouve pour une semaine lors de son salon à la porte de Versailles à Paris. Mais chaque année, elle se dépeuple un peu plus. Depuis 1970, la population agricole française a été divisée par quatre, le nombre d’exploitation par trois. Pourtant les candidats au grand air ne manquent pas. De plus en plus rarement issus du milieu agricole, ils ont beaucoup de mal à trouver des terres à cultiver. Celles qu'ils trouvent sont souvent hors de prix.



Des mois de recherche. Yvan a 36 ans. Après une dizaine d’années en tant que berger itinérant dans les Alpes, il s’est installé en Dordogne avec sa compagne. Son objectif : trouver une ferme et une trentaine d’hectares pour pouvoir lancer son élevage de vaches laitières et sa production de fromages.

“On a vécu un cas qui a été très dur pour nous”, confie-t-il à Europe1.fr. Après des mois de recherche, le couple trouve la perle. Problème : il n’est pas seul sur le coup. Deux autres jeunes agriculteurs, issus du village où se trouve la ferme, lorgnent sur les terres.

Au final, c’est l’un de ces derniers qui a remporté la mise. Il s’est installé à côté de chez son père, faisant passer l’exploitation familiale de 140 à 170 hectares. Yvan et sa compagne ont finit le bec dans l’eau. “C’était des enfants du pays avec des connaissances dans le milieu agricole du coin, ce qui a fait que c’était beaucoup plus simple pour eux d’avoir accès à cette ferme”, se désole l’ancien berger.

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Aidé par le maire. “Les gens sont très attachés à leurs terres donc, c’est très dur de trouver un réseau quand on est pas du village ou du pays”, confirme de son côté Nicolas, interrogé par Europe1.fr. Installé lui aussi en Dordogne, il a cherché pendant un an et demi une maison et un terrain pour lancer son activité de maraîcher.

En désespoir de cause, il finit par envoyer des messages à toutes les institutions du département. “Au final, je me suis retrouvé dans la voiture du maire de ma commune qui m’a fait faire le tour des terres qui pourraient être récupérées, explique-t-il. Il a eu le rôle d’entremetteur entre moi et les personnes à qui je loue des terres.”

Le défi de l’installation des jeunes. Le problème, c’est qu’à l’heure d’aujourd’hui, une grande partie des jeunes qui veulent s’installer ne sont pas issus du monde agricole. “En deux décennies, on est passé d’un mode de transmission des fermes familiales à une proportion de plus en plus importante de personnes qui ne sont pas issues du monde agricole”, confirme Fabrice Ruffier, coordinateur de Terre de Liens en Midi-Pyrénées, à Europe1.fr. L’association, créée en 2003, aide les jeunes agriculteurs à acquérir des terres et du matériel pour leur installation.

Dans les lycées agricoles, le constat est le même. Alors que les classes ont été longtemps remplies de fils d’agriculteurs, on estime aujourd’hui à environ 85% la proportion d’élèves non-issus du monde agricole.

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Des terres toujours plus chères. Et quand bien même les jeunes agriculteurs trouveraient des terres à exploiter, il n’est pas rare qu’ils soient rebutés par l’investissement que cela implique. “Les fonds dont on a besoin pour s’installer sont de plus en plus importants”, confirme à Europe1.fr Damien Griffault, le spécialiste de l’installation à la Coordination rurale, l’un des principaux syndicats agricoles. “Le foncier est devenu une valeur refuge et coûte de plus en plus cher”, ajoute-t-il.

Il faut dire qu’en vingt ans, le prix des terres en France fortement augmenté. D’un peu plus de 3.800 euros en 1994, l’hectare est passé à plus de 5.400 euros en France selon les statistiques du ministère de l’Agriculture. Une moyenne nationale qui lisse des réalités territoriales encore plus folles. Ainsi, dans le Nord-Pas-de-Calais, l’hectare se négocie à plus de 10.000 euros, dans les Bouches-du-Rhône, il monte jusqu’à 18.500 euros.



L’effet pervers de la PAC. A l’origine de l’augmentation en flèche des prix de la terre, on trouve notamment la mise en place au début des années 90 des aides européennes à l’hectare. Censées protéger les agriculteurs en accordant une aide financière pour chaque hectare agricole, elles ont eu l’effet pervers de donner une valeur patrimoniale aux terres.

“Avec les aides, ce qui compte, ce n’est pas de produire, c’est d’avoir des hectares pour avoir des primes”, détaille Michèle Roux, responsable spécialisée sur les questions d’installations à la Confédération paysanne, l’un des principaux syndicats agricoles. “A partir du moment où des aides sont indexées sur le nombre d’hectares, ça met un enjeu de plus sur ces surfaces là”, ajoute Joël Clergue des Jeunes Agriculteurs, la branche des jeunes du syndicat agricole majoritaire de la FNSEA, interrogé par Europe1.fr.

Un foncier qui disparaît. Autre moteur de l’augmentation des prix : la raréfaction des terres. “Chaque sept ans, on perd l’équivalent d’un département”; s’inquiète Joël Clergue. Depuis les années 70, les villes rognent progressivement sur les campagnes, les zones industrielles et commerciales suppriment des champs entiers. Depuis 1970, un hectare agricole sur dix a disparu.

L’érosion du patrimoine agricole est d’ailleurs amplifié par la dislocation de certaines fermes dans des régions touristiques. C’est notamment ce qui a empêché Jennifer, 28 ans, de s’installer en tant qu’éleveuse dans le Perigord. Alors qu’elle avait repéré une ferme et ses 25 hectares, elle a été rapidement rattrapée par la réalité économique.

“En très peu de temps, le propriétaire a décidé de vendre les bâtiments et très peu de surface pour un projet d’habitats individuels et touristiques”, explique-t-elle à Europe1.fr. Concrètement, la ferme va devenir un gîte. Et pour la vingtaine d’hectare restant, aucune solution pour Jennifer. Les terrains n’étant pas constructibles, la jeune femme ne peut rien en faire.

agriculture sécheresse

Les autorités débordées. Le patrimoine agricole est pourtant censé être protégé de ce type de reconversion. Dans les années 60, des organismes, les SAFER, ont été créés pour racheter les terres en danger. L’objectif : y installer plus facilement de jeunes agriculteurs.

Problème : on reproche à ces structures de ne pas du tout remplir leur rôle. Dans un récent rapport, la Cour des comptes parle d’une activité “étonnamment inefficace” des SAFER. Elle rappelle que sur les 30.000 hectares négociés en 2012, seulement 10% ont servi à l’installation de jeunes agriculteurs.

Pire, ces organismes ont complètement perdu la confiance de la population agricole. Dans un sondage réalisé par le magazine “Terres agricoles” en 2012 et cité par la Cour des comptes, 85,5% des sondés ont déclaré que les SAFER ne facilitaient pas vraiment l’installation. “En 2013, en Dordogne, cinq installations ont été refusées pour laisser s'agrandir des fermes adjacentes”, précise Michèle Roux de la Confédération paysanne.

Un défi pour l’avenir. Dans le monde agricole, tout le monde s’inquiète de cet état de fait. Chacun cherche des solutions détournées pour trouver des terres. Du côté des Jeunes Agriculteurs, on a lancé une structure de financement direct par des particuliers dans l’Aveyron. Le système n’en est cela dit qu’aux balbutiements, un seul agriculteur a été installé grâce à l’initiative.

Partout sur le territoire, des espaces tests, des pépinières d’agriculteurs, se sont créés pour accueillir les jeunes en attente de terres. Pendant un an ou deux, ils cultivent sur de petites parcelles qu’on leur prête. Pendant ce temps, ils mûrissent leur projet professionnel.

Il faut dire que le défi est de taille. En 2012, seulement 8.100 jeunes agriculteurs de moins de 40 ans se sont installés. D’ici une dizaine d’année, les baby-boomers du monde agricole devraient bientôt prendre leur retraite. Les agriculteurs de plus de 50 ans représentent la majorité des exploitants français, soit près de 300.000 personnes à remplacer.