"Industrie 4.0" : la France est-elle à la ramasse ?

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"Industrie 4.0" : la France est-elle à la ramasse ?
Emmanuel Macron en visite lundi dans une usine de l'équipementier aéronautique Daher, près de Nantes. @ JEAN-SEBASTIEN EVRARD / POOL / AFP
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NEW AGE - Avec son plan "industrie du futur", l'exécutif fait de l'usine intelligente, digitale et robotisée, une priorité. Mais… 

Y aura-t-il encore des usines, dans le futur ? Oui, assure le gouvernement. Mais elles n'auront plus grand chose à voir avec celles d'aujourd'hui. Emmanuel Macron a présenté lundi ce qu'il a baptisé la "phase Industrie du futur". Le ministre de l'Economie donne ainsi le coup d'envoi à un projet d'industrie 4.0, c'est-à-dire de conception d'usines intelligentes, digitales et robotisées. Mais n'est-il pas trop tard ? Le plan français est-il à la hauteur ? Les salariés doivent-ils craindre pour leur emploi ? Zoom sur cette "quatrième révolution industrielle" qui se prépare.

"1.0", "2.0", "3.0" qu'est-ce que ça veut dire déjà ? Ces termes désignent les différents stades d'évolution du web. "1.0" désigne ainsi les origines d'internet : vous aviez des sites, et vous pouviez cliquer dessus. Le "2.0" désigne la période d'après : l'internaute peut lui aussi partager des informations (avec la naissance des blogs et des réseaux sociaux, par exemple). Pour le "3.0", la définition se complique, car beaucoup estiment que le web n'est pas encore assez évolué pour avoir déjà changé de "stade". Certains estiment pourtant que nous y sommes déjà : cela désignerait par exemple l'ère des objets dits "intelligents" (smartphone, montres connectées, santé connectée etc.).

L'industrie "4.0", qu'est-ce que c'est ? Que désigne donc le terme "4.0", si l'on n'est même pas sûr d'être dans le "3.0" ? Ce concept s'applique pour l'heure à l'industrie. Il s'emploie dans les milieux industriels et politique et désigne les projets de création d'usines intelligentes, capables de se gérer quasiment toute seule grâce à leur digitalisation. "Prenons une usine de confiseries. On peut imaginer une machine qui évalue le taux de sucre du produit, et une autre qui ajusterait la production en fonction", le tout grâce à internet, qui relierait entre eux tous les composants d'une usine, de la décision à la production, nous explique-t-on chez Fives, l'une des sociétés chargées de piloter le projet "industrie du futur". L'industrie "4.0" désigne donc aussi l'essor des robots, des machines multitâches et capables de s'autogérer au sein d'une ligne de production.

Le terme "4.0", lui, s'inscrit dans le long terme : cela arriverait donc après le "3.0". En outre, le chiffre "4" n'est pas anodin : il fait référence à la "quatrième révolution industrielle" que représenterait l'essor de telles usines intelligentes. Le concept a été mis en évidence pour la première fois en 2011, lors de la foire de Hanovre (l'un des grands raouts de la technologie industrielle), en Allemagne.



Les autres pays se sont déjà lancés. Avant la France, de nombreux gouvernements ont déjà entamé leur révolution "4.0". Entre 2011 et 2012, l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l'Italie ont ainsi lancé des plans type "usine du futur", avec plus ou moins d'ambition.  

L'Allemagne apparaît particulièrement en pointe. En 2011, sous l'impulsion du gouvernement, les grandes fédérations professionnelles, patronales et salariales, se sont réunies pour lancer une "plateforme industrie 4.0". En mobilisant 200 milliards d'euros, notamment d'argent privé, les grands groupes industriels se sont engagés à créer des usines du futur d'ici 2017. Et plusieurs usines "vitrines" ont déjà vu le jour. Ainsi, l'usine Siemens d'Amberg fonctionne déjà à 75% avec des robots et se targue d'avoir doublé sa production. "Même discours chez Schneider Electric, Bosch Rexroth ou encore chez SEW-Usocome", peut-on lire sur le site spécialisé Usine nouvelle.

AFP - Angela Merkel en visite chez Siemens, à Amberg.

Le plan français va-t-il dans le bon sens ? La "phase industrie du futur" présentée par Emmanuel Macron, elle, se répartie en trois axes : présenter 15 usines intelligentes d'ici à la fin 2016, lancer un vaste projet de formation et d'accompagnement des PME, avec un premier diagnostic sur leurs besoins d'ici 2016, et investir dans la recherche. Pour cela, l'Etat a mobilisé environ cinq milliards d'euros.

L'initiative est ambitieuse, mais tardive. "On se retrouve aujourd'hui avec cinq fois moins de robots en France qu'en Allemagne, deux fois moins qu'en Italie", a regretté Emmanuel Macron lui-même. En 2013, Arnaud Montebourg avait pourtant déjà impulsé un plan "usine du futur". Selon sa feuille de route, sept projets d'usines "vitrines" auraient déjà dû être lancés courant 2014. Mais aujourd'hui, quatre sont tout juste "en cours d'industrialisation", et trois sont à l'arrêt, selon Usine nouvelle. Principale raison évoquée : la lenteur de l'Etat à débloquer les financements, notamment le temps de les faire valider par Bruxelles. Lenteur à laquelle il faut ajouter les réticences de certains à voir l'Etat entrer dans leur capital.

"Rien n'a bougé pendant deux ans. Il est évident que l'on a un train de retard. Mais un retard, ça se comble. La grande différence, cette fois, c'est que le projet est mis entre les mains des fédérations professionnelles. C'est courageux, ce n'est plus du tout le même discours", commente pour sa part Guy Mamou-Mani, président du Syntec, syndicat français de l'industrie du numérique.

En effet, le plan à la sauce Macron laisse les industriels à la manœuvre. Les financements publics ne seront qu'un appui et ce sera aux entreprises de se mobiliser, comme en Allemagne. L'Etat ne servira qu'à établir des ponts entre les différents secteurs. Mais ce sont bien les fédérations professionnelles de l'industrie, y compris du numérique, qui sont chargées du pilotage. Reste à savoir si elles s'entendront entre elles. Et si elles seront à la hauteur pour rattraper l'Allemagne et ses 200 milliards d'euros déjà mobilisés. "Il va falloir se bouger", reconnaît Guy Mamou-Mani.

Déjà des initiatives prometteuses en France. Elément encourageant : la France ne manque pas d'initiatives prometteuses, déjà lancées de manière éparses. Ainsi, l'équipementier aéronautique Daher, près de Nantes, où Emmanuel Macron était en visite lundi, dispose déjà d'une ligne de production automatisée dotée d'un robot hyper-efficace et ambitionne d'en avoir trois d'ici 2017. On peut également parler de Triballat Noyal (qui produit notamment les yaourts "Sojasun"), qui a installé un logiciel capable de calculer précisément les consommations énergétiques de son usine. Ou encore de PSA, qui vient d'inaugurer près de Rennes une ligne robotisée maniant les matériaux composites.

L'usine Daher, près de Nantes.

L'usine Daher, près de Nantes. © AFP

Les salariés, les grands oubliés ? Une question reste en suspens : les robots détruiront-ils de l'emploi? Le ministre de l'Economie assure que non. "C'est une vieille lubie et une fausse idée. Ne pas avoir de robot, c'est se condamner à ne pas se battre sur certaines tâches", assure-t-il. En boostant la compétitivité des entreprises, l'industrie 4.0 leurs dégagerait ainsi des marges de manœuvre pour embaucher sur des métiers qualifiés.

Pourtant, selon les organisations syndicales, cette "révolution industrielle" sera dévastatrice si elle n'est pas encadrée : 3 millions d'emplois détruits, pour 900.000 créés. Or, contrairement à ce qui s'est passé en Allemagne, les syndicats de salariés ne participeront pas au pilotage du plan Macron. "Nous sommes les grands oubliés", regrette auprès d'Europe 1 Jean-Luc Molins, secrétaire nationale de l'UGICT, la branche ingénieurs et techniciens de la CGT.

"Le risque est que la seule boussole de ce plan soit la création de valeur. Alors que l'enjeu de l'industrie 4.0 doit être de faciliter le travail du salarié", prévient le syndicaliste. Et de conclure : "la digitalisation va booster la productivité des salariés. Ils pourront travailler à distance, tout le temps. Si cette 'révolution' ne s'accompagne pas d'une réduction du temps de travail, cela risque d'être un désastre en termes d'emplois mais aussi de santé et de qualité du travail".