Assurance, banque, etc. : le "scoring" va-t-il devenir la norme ?

  • A
  • A
Assurance, banque, etc. : le "scoring" va-t-il devenir la norme ?
@ JENS KALAENE / DPA / AFP
Partagez sur :

BIG DATA - A l’image de l’assureur Generali, de plus en plus d’entreprises tentent d’en savoir plus sur leurs clients et leur attribuent des notes.

Vous ne connaissez peut-être pas le "scoring" cher à Emmanuel Macron, et pourtant il est en train de s’imposer partout. Cet anglicisme qui désigne le fait d’attribuer une note à un individu va être bientôt décliné en France d’une nouvelle manière par l’assureur Generali : à partir des informations qu’il aura fournies, l’assuré se verra attribuer une note qu’il faudra améliorer pour obtenir des réductions. Côté pile, cet art de la notation permet de mieux connaître ses clients et de personnaliser son offre. Côté face, il pose de nombreuses questions, surtout à l’heure des réseaux sociaux et du big data, c'est-à-dire la démultiplication des données numériques.

• Que propose Generali ? L’assureur a décidé de lancer en France un système déjà pratiqué en Allemagne : la promesse de cadeaux en échange d’une amélioration du mode de vie de l’assuré. En clair, les assurés volontaires sont invités à créer un profil en ligne et à répondre à une série de questions sur leur santé, leurs habitudes de vie (alcool, tabac, sport), leur alimentation, leur sommeil, etc. A partir de toutes ces données, Generali proposera alors des objectifs à atteindre pour améliorer sa santé : faire plus de sport, manger moins, arrêter de fumer, etc. Si ces objectifs sont atteints, l’assuré est alors récompensé par des réductions et de cadeaux chez des entreprises partenaires.

• Pourquoi cette offre fait-elle débat ? Generali présente ce système comme une méthode de coaching pour "améliorer la vie" et faire de la prévention. "Nous sommes là pour les accompagner, les aider dans les choix qu’ils font eux-mêmes", assure à Europe 1 Yanick Philippon, directeur des assurances collectives chez Generali. Un enthousiasme que ne partagent pas les associations de consommateurs. Cette "mise sous surveillance" menace la vie privée et pourrait à terme permettre aux assureurs de ne plus assurer les individus en mauvaise santé, ou alors à des tarifs prohibitifs. "Ce n’est pas ce qui existe aujourd’hui, mais c’est un futur qui peut être induit par cette espèce de brèche qui s’ouvre aujourd’hui", nous indique la CLCV. Et il n’y a pas que dans le domaine de l’assurance que cette philosophie de la notation individuelle progresse.

08.09.Bandeau.Tableau calcul chiffre nombre tableau math.FRANCOIS NASCIMBENI  AFP.1280.320

• Les assurances sont-elle les premières à vouloir nous noter ? L’assurance s’est convertie à cet art de la notation puisque, outre Generali, Allianz et Direct Assurance (filiale d’Axa) le pratiquent déjà en France dans l’assurance automobile. Les deux assureurs proposent à leurs clients d’installer un mouchard dans leur voiture : si ces données montrent que l’assuré conduit bien, il bénéficie de ristournes.  Mais c’est surtout dans le secteur bancaire que le scoring est devenu la norme. Depuis le 19e siècle, les banques attribuent une note aux personnes souhaitant emprunter de l’argent pour évaluer leur capacité à rembourser, un système également adopté par les banques françaises.

La notation du client n’est donc pas nouvelle, mais elle est passée dans une autre dimension avec l’essor d’Internet, des réseaux sociaux et du big data : la multiplication des informations disponibles en ligne permet d’étendre cette notation à pratiquement toutes les activités et, surtout, d’arriver à un niveau de précision très, très poussé. Et il ne s’agit pas seulement des notes que peuvent attribuer les chauffeurs de VTC ou les conducteurs de Blablacar aux voyageurs qu’ils ont transportés, cela peut aller bien plus loin : fin août, une journaliste du Financial Times racontait ainsi qu’un opérateur mobile avait refuser de lui vendre un abonnement mensuel… parce qu’elle avait une mauvaise note bancaire.

• Jusqu’où peut aller la notation des individus ? Théoriquement, la numérisation de notre vie quotidienne permet de noter tout ou presque et d’arriver à un degré de connaissance de l’individu très poussé. Le britannique Tenant Assured propose ainsi de scanner les traces laissées sur internet et les réseaux sociaux par un individu pour en savoir plus sur sa vie mais aussi son niveau de "stress financier" : en clair, "une mesure de sa facilité à payer son loyer basée sur la fréquence à laquelle des mots comme ‘pas d’argent’, ‘pauvre’ et ‘rester à la maison’ apparaissent dans les posts", décrit le siteThe Verge.

"Regarder combien de fois une personne a dit ‘gaspillage’ sur son profil peut permettre de prédire si cette personne rembourse ses crédits", renchérit Will Lansing, directeur général de Fico, dans les colonnes du Financial Times. Autre exemple rapporté par le même quotidien : "en Chine, la nature de vos amis peut améliorer votre note. La société de prêt Jubao a révélé la semaine dernière qu’elle avait tendance à accorder plus facilement un prêt aux personnes étant amis avec des célébrités sur Facebook". En résumé, si ces personnes sollicitées de toutes parts vous considèrent comme un ami, c’est que vous êtes respectable.

08.09.Bandeau.Reseaux sociaux internet facebook whatsapp.JUSTIN SULLIVAN  GETTY IMAGES NORTH AMERICA  AFP.1280.300

• Au fait, est-ce légal en France ? Noter un client à partir des données qu’il a transmises à une entreprise est légal, à condition de ne pas revendre ces données. Les banques le font depuis des décennies. En revanche, traquer ces messages sur les réseaux sociaux est interdit et l’Europe a prévu une règle du jeu pour 2018 : les internautes devront être informés et donner leur consentement avant que leurs données soient utilisées à de telles fins. Même les autorités américaines s’en inquiètent. En janvier 2016, la Federal Trade Commission s’est sentie obligée de tirer la sonnette d’alarme : si les réseaux sociaux, et notamment Facebook, vont au-delà de l’expérimentation et transmettent les données de leurs utilisateurs à des sociétés de crédit, elle demandera au législateur américain de mettre en place de nouvelles règles plus contraignantes.

• Ce système est-il efficace ? La ruée des entreprises sur le scoring montre que cette pratique est prometteuse. Mais certaines entreprises ayant exploré cette voie en sont déjà revenues : la magie véhiculée par les termes algorithmes et réseaux sociaux ne suffit pas, encore faut-il que cela soit efficace. "Quel est votre réseau social ? Jouez-vous à Mafia Wars ? Nous n’avons pas considéré ces informations comme d’une grande valeur", a estimé le directeur général de la société britannique Kabbage dans The Wall Street Journal. Résultat, cette société de crédit en ligne a renoncé à ces outils après avoir estimé qu’ils ne sont pas plus performants que les outils traditionnels.

Autre limite identifiée : la manipulation des données publiées sur les réseaux sociaux. Informés du scoring, les internautes pourraient commencer à faire attention à leurs commentaires en ligne, voire même les adapter pour obtenir une bonne note. Le système de scoring a d’ailleurs déjà été contourné : "dans les années 1970 des groupes féministes donnaient des conseils aux femmes pour améliorer leurs credit reports", rappelle Jeanne Lazarus, socialogue chargée de recherche au CNRS, dans le numéro 48 de la revue Raisons politiques. Malgré ces limites, certains pionniers de la notation tous horizons souhaitent aller encore plus loin. Sur le site technophile The Verge, l’entreprise Score Assured déclare ainsi réfléchir à proposer ses services aux employeurs, pour en savoir plus sur les candidats à un poste, voire même aux particuliers.