Festivals de musique : la fin de l’indépendance ?

  • A
  • A
Festivals de musique : la fin de l’indépendance ?
La saison des "grands" festivals a commencé et va durer jusqu'à fin août.@ Montage Europe 1
Partagez sur :

Le Printemps de Bourges a lancé la saison des festivals. Parmi les grands événements estivaux, seuls quelques-uns parviennent encore à préserver leur indépendance.

Dix ans. C’est le temps qu’il a fallu au Hellfest, festival indépendant de "musiques extrêmes", pour franchir la barre des 100.000 spectateurs par édition. Un palier que le Download Festival, autre rendez-vous d’amateurs de hard rock et de métal, a atteint dès sa première édition en 2016. Si les festivaliers sont venus en masse, c’est parce que l’affiche était alléchante (Iron Maiden et Rammstein entre autres). Et si l’affiche était alléchante, c’est grâce à la force de frappe de Live Nation, organisateur de l’événement. Derrière ce duel, c'est la recomposition du secteur des festivals qui apparaît, entre grosses machines calibrées pour plaire et manifestations indépendantes qui tentent de résister.

Mastodonte de la musique. Live Nation est un poids lourd de l’événementiel musical qui donne dans toute la chaîne de valeur : concerts, gestion de salles, vente de tickets et donc festivals. L’entreprise américaine possède 85 festivals dans le monde et sa branche concert a généré 7,1 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2015. Confrontées au recul des ventes de CD, les sociétés comme Live Nation ou AEG (l’autre géant, notamment derrière Coachella) se concentrent désormais sur le spectacle vivant, principale source de revenus de  l’industrie musicale. En France, Live Nation a fait sa première acquisition, le Main Square d’Arras, en 2007. En dix ans, la fréquentation a été multipliée par 3,5.

Mettre en place un festival nécessite des compétences et des connaissances. L’argent ne suffit pas.
Angelo Gopee, directeur général de Live Nation

"Acquérir de l’expérience". Encouragé par ce succès, le groupe est récemment passé à la vitesse supérieure en implantant dans l’Hexagone deux festivals anglo-saxons : le Download, venu d’Angleterre et, pour la première fois en 2017, le Lollapalooza, fameux rendez-vous américain. "Mettre en place un festival nécessite des compétences et des connaissances. L’argent ne suffit pas.  Il faut une maîtrise artistique", explique Angelo Gopee, directeur général de Live Nation France. "Le rachat du Main Square en 2007 nous a permis d’engranger de l’expérience. Le ‘Lolla’ et le Download étaient dans les cartons depuis plusieurs années mais il nous manquait encore l’expérience nécessaire pour que les gens puissent avoir un festival de qualité."

De moins en moins d’indépendants. Live Nation n’est pas le seul acteur privé à s’intéresser aux festivals. Parmi les 11 plus grands événements de musique actuelle de France, six peuvent encore être qualifiés d’indépendants. Garorock, Le Cabaret Vert, le Hellfest et les Vieilles Charrues sont gérés par des associations et Solidays est un festival caritatif. On peut ajouter le cas particulier des Eurockéennes de Belfort, festival associatif présidé bénévolement par le banquier Mathieu Pigasse depuis 2015. Côté organismes privés ou soutenus par un investisseur, outre le Main Square et le Download, les Francofolies de La Rochelle et le Printemps de Bourges passés dans le giron du groupe audiovisuel Morgane Production en 2004 et 2013.

Dernière acquisition en date : Rock en Seine, racheté par Mathieu Pigasse en mars. Le fondateur et désormais directeur du festival francilien François Missonnier a expliqué que ce rachat allait étendre les possibilités du festival : "Après quinze ans, notre projet se porte très bien mais nous sommes parvenus aux limites de ce que nous pouvions réaliser seuls. En s’intégrant dans LNEI (la holding de Mathieu Pigasse, ndlr), Rock en Seine bénéficiera de moyens renforcés." Face à la concurrence de mastodontes internationaux, c’est tout le secteur des festivals qui se recompose.

Live Nation a une stratégie d’envahissement du marché
Benjamin Barbaud, fondateur du Hellfest

Le "matraquage" de Live Nation. Benjamin "Ben" Barbaud, cofondateur du Hellfest, ne met pas tous les acteurs privés dans le même panier. "Morgane Production et Mathieu Pigasse prennent le contrôle de festivals dans une stratégie de diversification, pour aider des événements en difficulté. Il n’y a pas de volonté hégémonique. Alors que Live Nation rachète des festivals et en lance des nouveaux pour contrôler encore un peu plus le marché de la musique." Farouchement attaché à l’indépendance de la culture, ce passionné de musique ne porte pas dans son cœur les festivals qui considèrent les spectateurs "comme des clients". "Live Nation a une stratégie d’envahissement du marché avec un matraquage de gros artistes", répète-t-il sans animosité.

C’est une des critiques récurrentes faites aux festivals "franchisés" façon Lollapalooza : préférer les stars très populaires aux découvertes. "On veut que les gens puissent voir les artistes qu’ils connaissent. Mais ce n’est pas parce qu’il y a des têtes d’affiche internationales dans nos festivals que la programmation est standardisée", rétorque Angelo Gopee de Live Nation. "On prend le risque de faire venir des ‘petits’ artistes qu’on connaît en tant que producteur ou des pépites qu’on a envie de faire découvrir. Vous connaissez Walk off the Earth ? Probablement pas et pourtant je vous assure qu’ils vont faire parler d’eux cette année au ‘Lolla’."

Pas d’opposition public/privé. En France, où culture rime plus souvent avec artistique que populaire, l’arrivée d’acteurs américains est vue d’un mauvais œil. Un procès d’intention que regrette Angelo Gopee. "Pourquoi toujours chercher à nous opposer aux festivals indépendants ? Heureusement qu’ils existent. La variété de l’offre est une bonne chose. On ne vient pas dévorer le marché." Le directeur général de Live Nation France pointe du doigt les fantasmes sur les prétendues facilités de son entreprise pour organiser des festivals. "Contrairement à ce que j’entends, nous ne payons pas plus cher les artistes pour les accaparer. Ce sont eux qui décident de venir chez nous ou non, nous n’avons pas le pouvoir de leur imposer quoi que ce soit", martèle-t-il.

Tout juste Angelo Gopee reconnaît-il un avantage à faire partie d’un groupe mondial : "Nous avons la possibilité d’avoir des marques fortes. C’est plus facile pour nous d’importer le Download et le ‘Lolla’ que de monter un festival en partant de zéro. Les artistes connaissent la ligne artistique. Mais cela ne signifie pas pour autant que tout est plus simple. Le ‘Lolla’ est connu aux États-Unis mais en France ça ne parle pas à tout le monde. Au final, plus que le nom, c’est la qualité artistique qui fera venir les festivaliers."

Des budgets conséquents. Il est vrai qu’il vaut mieux comparer les différents modèles économiques que les opposer. Le Hellfest est indépendant mais cela ne l’empêche pas de disposer aujourd’hui du plus gros budget du secteur avec 19 millions d’euros. Un budget qui provient à "99,9%" de la billetterie et des recettes des stands – "plus d’un million de bières consommées par édition, ça aide…". Les Vieilles Charrues disposent également d’un budget pharaonique de 13 millions d’euros, supérieur aux 10-12 millions du Lollapalooza. Derrière, la plupart des grands festivals fonctionnent avec 3 à 6 millions d’euros.

La privatisation a un effet à la hausse sur le prix des billets. Globalement, les festivals indépendants sont moins chers car ils bénéficient d’aides publiques. Ces dernières influent beaucoup sur les tarifs. Contrairement à beaucoup de manifestations culturelles, le Hellfest ne reçoit quasiment pas de subventions publiques et doit vendre ses billets assez cher par rapport aux autres festivals : 92,5 euros par jour, contre 30 à 50 euros ailleurs. "On a la chance d’avoir un public très fidèle avec un pouvoir d’achat certain", vante Ben Barbaud. Le Download n’emploie pas de bénévoles mais des salariés et doit par conséquent fixer des tarifs élevés : 66 euros par jour.

De la place pour tout le monde. L’attachement aux festivals est une spécificité française. Chaque année, de nouvelles manifestations culturelles voient le jour en France. L’éclatement de l’offre s’accompagne d’une demande toujours aussi importante. Le Download n'a pas amputé la fréquentation du Hellfest : le festival de Clisson est à nouveau complet cette année. Ce qui fait dire à Angelo Gopee qu’"il y a de la place pour tout le monde". "En moyenne, les gens font 1,5 concert ou festival par an en France. Pour le ‘Lolla’, nous attendons 15.000 spectateurs venus de région parisienne sur un total de 60.000. Ce n’est pas avec ça qu’on va vampiriser Rock en Seine !"

Dans la jungle florissante des festivals de musique actuelle, Ben Barbaud est persuadé que les spectateurs sauront se frayer un chemin jusqu’aux événements de qualité. "Une histoire ça ne s’invente pas. Une âme ça ne s’achète pas. Les festivaliers font la différence entre les rassemblements respectueux de la musique et des fans et les concerts à but uniquement commercial", assure-t-il. "Il faudra du temps pour que Live Nation impose ses festivals dans le paysage musical".

Une fréquentation constante. En 25 à 40 ans, les Vieilles Charrues, Garorock, les Francofolies, le Printemps de Bourges ont réussi à fidéliser un public nombreux. La privatisation des deux derniers n’a pas altéré la fréquentation et la qualité de ces événements historiques. Les trois festivals les plus populaires sont des indépendants : dans l’ordre les Vieilles Charrues, Solidays et le Hellfest. Le Lollapalooza ne devrait pas changer la donne avec 60.000 spectateurs attendus.

Preuve que les festivals indépendants ont la cote, le Hellfest a aussi été élu par le public, "meilleur grand festival" 2014 et 2015 aux Festival Awards. Titre abandonné en 2016 aux Vieilles Charrues. Il est peut-être là le "supplément d’âme" des festivals indépendants.