Céline, au bout de la polémique

  • A
  • A
Céline, au bout de la polémique
@ LIONEL BONAVENTURE / AFP
Partagez sur :

Intellectuels et politiques s’écharpent sur la question de la réédition, projetée par Gallimard, des pamphlets antisémites du célèbre écrivain. Le gouvernement semble prêt à donner son feu vert. 

La France est-elle prête à voir rééditer les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ? La question se pose avec une grande acuité depuis que Gallimard a évoqué, à la fin de l’année 2017, cette possibilité. Intellectuels, journalistes et mêmes politiques se déchirent depuis sur le sort des écrits de celui qui, reconnu comme un écrivain de génie, a alimenté, entre 1937 et 1944, la haine des juifs dans le pays. Un antisémitisme revendiqué, d’autant plus virulent que servi par un style unique, étalé notamment dans Bagatelles pour un massacre, paru en 1937, L'école des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941). C’est de ces trois ouvrages dont il est question. Et dont l'éventuelle réédition oppose deux camps aux positions bien arrêtées.

"Je n'ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais…" Même le gouvernement s’en est mêlé. Le 19 décembre dernier, Frédéric Potier président de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah, placée sous l’autorité du Premier ministre), a convoqué Antoine Gallimard, PDG de la société du même nom, accompagné par l’écrivain Pierre Assouline. Les deux hommes ont expliqué leur position. Qui a semble-t-il convaincu. "Il y a d'excellentes raisons de détester l'homme, mais vous ne pouvez pas ignorer l'écrivain ni sa place centrale dans la littérature française. Je n'ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais il faudra soigneusement l'accompagner", a ainsi affirmé Edouard Philippe dimanche dans le JDD.

"Soral, c'est une sarbacane, et Céline une bombe atomique". Mais les opposants ne sont pas près de désarmer. Le plus illustre est sans nul doute Serge Klarsfeld. Héraut, avec son épouse allemande Beate, de la chasse aux nazis, intransigeant défenseur de la mémoire des déportés et de leur descendance, tout autant qu’admirateur de Céline l’écrivain, le célèbre avocat s’est fait une religion en la matière. "Là, vous avez un concentré d'acide célinien, un brûlot antijuif, qui tombe tout simplement sous le coup de la loi", dit-il dans L’Obs. "Si on accepte de voir ça édité par Gallimard, vendu dans les librairies, alors, c'est fini. On décrédibilise toute notre lutte. Ça ne sert à rien de faire condamner Soral ou Dieudonné si on n'interdit pas les écrits de Céline. Soral, c'est une sarbacane, et Céline une bombe atomique", juge encore le président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France.

"Renoncez". Le député de La France insoumise Alexis Corbière est sur la même ligne. "Je condamne fermement cette réédition. Pourquoi donner une respectabilité à ces textes en les faisant rééditer par Gallimard ? Je trouve ça irresponsable de faire un coup éditorial avec des écrits de ce genre", s’agace l’élu de Seine-Saint-Denis, toujours dans L’Obs. "On ne peut pas éditer n’importe quoi sous couvert de la liberté d’expression. Mon message à Gallimard: renoncez !".

Selon Le Monde, une tribune d’historiens opposés à la réédition, parmi lesquels Tal Bruttmann, Alya Aglan, Eric Fournier et André Loez, est en préparation. "Je refuse l’alternative entre publication et censure. Il y a beaucoup d’étapes intermédiaires. L’une d’elles est l’oubli", plaide le dernier nommé dans le quotidien du soir.

Le précédent des Décombres. Reste que Gallimard semble bien décidé à voir aboutir son projet, même si la date de mai 2018, un temps avancée, a disparu. Un obstacle de taille a récemment été levé. Lucette Destouches, 105 ans, veuve de Céline et ayant-droit de l’écrivain, n’est plus opposée à la réédition. Pendant des décennies pourtant, elle avait respecté la décision de son défunt mari de ne plus rééditer les trois pamphlets. Elle semble avoir changé d’avis. Le tournant : la réédition en 2015 des Décombres, brûlot antisémite de Lucien Rebatet, publié une première fois en 1942 sous l’Occupation. Le tout dans une belle indifférence.

"Moi, ça m'a fait sauter en l'air. Pourtant, personne n'a réagi", s’étonne encore aujourd’hui François Gibault, l'avocat de la veuve de Céline et accessoirement biographe de Céline. "J'en ai parlé à Lucette Destouches. Tous les deux, nous avons pensé que l'époque avait changé, que le moment était venu." C’était sans doute oublier un peu vite que Lucien Rebatet n’est pas Céline.

Réédités au Québec en 2012. Gallimard a aussi pu oublier que le Québec n’est pas la France. Dans la Belle Province, en vertu d’une loi qui édicte que les œuvres tombent dans le droit public 50 ans après la mort de leur auteur, et non 70 ans comme en France, les pamphlets ont été réédités en 2012. Pas seuls bien sûr, mais accompagnés de l’analyse de Régis Tettamanzi, professeur de littérature française du 20ème siècle à l’université de Nantes, auteur d’une thèse sur les pamphlets. De l’autre côté de l’Atlantique, point de polémique.

Mais la nuance apportée par l’universitaire semble trop légère dans l’Hexagone. 231 pages sur 1.044, relève Le Monde des Livres. "Le travail réalisé par Régis Tettamanzi pour l’édition québécoise n’est pas suffisant", insiste Laurent Joly, signataire avec entre autres Pierre-André Taguieff et Grégoire Kauffman, le 28 décembre dans L’Obs, d’un manifeste défendant non pas l’interdiction de la réédition, mais une reprise en main par les historiens. Ce n’est pas le chemin que semble prendre Gallimard, qui voudrait se contenter de la simple version québécoise.

A portée de clics. Sous cette forme ou sous une autre, il y a tout lieu de penser que l’éditeur ira au bout. Avec un argument qui semble imparable : ceux qui veulent se procurer les écrits antisémites de Céline n’auront aucun mal à le faire. A l’heure d’internet, Bagatelles pour un massacre, L'école des cadavres et Les Beaux draps sont à portée de clics des moins motivés des lecteurs potentiels. Les ouvrages se trouvent même chez les bouquinistes. Pour preuve, Serge Klarsefld lui-même admet dans L’Obs posséder une édition originale des Bagatelles pour un massacre. "Oui, je milite pour l'interdiction de Bagatelles, pour que personne ne puisse le lire, alors que je l'ai dans ma bibliothèque", admet l’avocat.