Jacky au royaume de la novlangue

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Jacky au royaume de la novlangue
Dans le monde de Bubunne, les hommes portent le voile pour se protéger des pulsions féminines.
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DICTIONNAIRE - Le réalisateur Riad Sattouf a inventé une terminologie propre à son scénario dans lequel les femmes ont le pouvoir. 

Charlotte Gainsbourg en "colonelle" androgyne, qui succèdera à sa mère à la tête de la république démocratique de "Bubunne", Didier Bourdon en "Mama" voilée, qui couve sa progéniture ou encore Vincent Lacoste (l’acteur des Beaux Gosses) en jeune homme fragile et amoureux : ce sont quelques uns des personnages cocasses de Jacky au royaume des filles. Le film de Riad Sattouf sera mercredi sur les écrans. Le réalisateur des Beaux Gosses, également dessinateur de bande-dessinée, s’est inspiré du conte de Cendrillon mais, indigné par cette histoire "représentative de la domination masculine", il a choisi de renverser les rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Il s'est donc attaqué aux costumes, aux comportements les plus stéréotypés et surtout, au vocabulaire. Le Larousse n'a qu'à bien se tenir.



COMMENT CA MARCHE ? Le langage, cette domination : voilà le point de départ de la réflexion du réalisateur. "On apprend tout petit les règles de base de la grammaire. Et avec elles, que le masculin domine le féminin," explique Riad Sattouf. "Si je dis 200 filles sont inscrites, le féminin l’emporte. Mais si je dis 200 filles et Riad sont inscrits, c’est le masculin qui a le dernier mot... malgré la majorité !" Le réalisateur s’est donc lancé dans un gros travail sur les mots, en amont de la réalisation. Europe1.fr ouvre le dictionnaire…

"La voilerie", nom féminin. Tous les hommes portent une "voilerie" dans Jacky au royaume des filles. Le mot "voile" y est féminisé car, devenu attribut des hommes, il représente la domination féminine. "Au-delà d’enfermer le corps", explique Riad Sattouf, "la voilerie dissimule le corps des hommes. Les femmes ont des désirs tellement forts que les hommes doivent se protéger de leurs pulsions.  Dans mon film, ce sont les hommes qui sont devenus les objets sexuels, qui ont peur du viol ou qui subissent les assauts des femmes."

"Blasphèmerie !", nom féminin. Un blasphème devient une "blasphèmerie" dans le film. "Toute atteinte à des symboles de pouvoir est taxée de blasphèmerie. "J’ai voulu que les mots importants et autoritaires soient féminisés dans le monde "Bubunne", où les femmes font la loi", confirme le réalisateur. 

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Un "merdin", nom masculin. "J’ai aussi masculinisé les mots dégradants ou ridicules", explique le réalisateur. "Comme une merde devient un merdin, une culotte devient un culotin, et une salope devient un salopure. J’avais pensé masculiniser le mot pute, pour en faire un puton, mais je ne l’ai pas gardé dans le film", confie-t-il.  

Un "couillon", nom masculin. Le mot "couillon" est employé pour qualifier tous les hommes en général, et les maris dans l’intimité. Le "grand couillon" sera, lui, l’heureux mari choisi par la "Colonelle". "Le mot 'couillon' prend donc un sens terrifiant dans cette société. C’est l’expression hautaine de la domination des femmes!", explique Riad Sattouf. "J’avais aussi envie d’illustrer par ce mot, le relativisme culturel, c'est-à-dire la différence de sens que chacun accorde au même mot selon son pays. Par exemple, gros chien sale est l’une des pires insultes qui soit en français canadien. Pour nous le mot fait plutôt rire mais n’a rien de véritablement violent." 

Et pour aller au bout de sa révolution sémantique, il fallait enfin à Riad Sattouf, un alphabet spécifique, utilisé par les personnages lorsqu’ils écrivent dans les scènes, ou bien pour les affiches du film. "La graphiste qui a travaillé avec moi a donc cherché du côté de la toile d’araignée pour créer ces lettres."

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"Je voulais que l’écriture soit le reflet d’une société totalitaire et violente", explique le réalisateur.  A vous de juger.

Jacky au royaume des filles, de Riad Sattouf, avec Vincent Lacoste, Charlotte Gainsbourg et Didier Bourdon. Sortie : le 29 janvier.

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