Trois questions sur la glottophobie, la discrimination à l’accent

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La France compte des dizaines d'accents régionaux, certains plus marqués que d'autres, qui peuvent être discriminés. © PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Méconnue du grand public, la glottophobie a été mise en lumière cette semaine par une remarque de Jean-Luc Mélenchon, qui s’est moqué de l’accent d’une journaliste toulousaine.

Ch’ti, ardéchois, bordelais… La France compte des dizaines d’accents régionaux, qui font l’objet d’une discrimination méconnue : la glottophobie. Ce phénomène, théorisé récemment par des linguistes, est aujourd’hui sous le feu des projecteurs depuis que le leader de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon a ridiculisé une journaliste toulousaine, en imitant son accent, avant de s’excuser vendredi.

La scène a suscité une véritable levée de boucliers : journalistes, responsables politiques et anonymes vantent depuis deux jours les différences linguistiques régionales, notamment via le hashtag #Vivelesaccents. L’ampleur est telle que la députée LREM Laetitia Avia a annoncé jeudi soir déposer une proposition de loi pour reconnaître la glottophobie comme une discrimination. Europe 1 a interviewé le linguiste Mathieu Avanzi pour dresser un état des lieux de la discrimination à l’accent en France.

D’où vient cette notion de glottophobie ?

Le concept de glottophobie a été théorisé par le sociolinguiste français Philippe Blanchet en 2016, qui aurait été lui-même victime de discrimination lié à son accent marseillais. "On connaissait déjà la discrimination au faciès ou à la religion, mais pas vraiment la discrimination à l’accent. Cela a été peu étudié, mais depuis deux ans, ça commence à émerger, on récolte beaucoup de témoignages", explique Mathieu Avanzi, chargé de recherches à l’université catholique de Louvain en Belgique, qui étudie les variations du français dans les territoires, et auteur du blog "Français de nos régions".

Qui est touché par la glottophobie ?

D’après le chercheur, la glottophobie peut s’exprimer entre deux régions linguistiques fortes, comme Marseille et le Pas-de-Calais, ainsi qu’entre la campagne et la ville. Mais il pointe surtout Paris comme le centre névralgique de la glottophobie en France. "La bourgeoisie parisienne cultivée a donné le français de référence. Ce français dit standard est celui de l’État, des politiques, il est relayé par les médias… et il est donc centralisé à Paris", explique Mathieu Avanzi. "Le français de Paris se considère clairement au-dessus" des autres français, affirme-t-il.

" Beaucoup vont se forcer à perdre leur accent pour s'intégrer "

 

Des personnes venant de régions aux accents prononcés et arrivant en Île-de-France sont dès lors les plus à même de subir la glottophobie. "La glottophobie, c’est bien de la discrimination. Elle cible a priori tous les accents, les accents non-standards, qu’on ne retrouve pas autour de Paris. Même en Seine-Saint-Denis, l’accent peut faire l’objet de discrimination. La glottophobie marque une différence : elle signifie que des personnes avec tel accent n’appartiennent pas au reste de la communauté", définit Mathieu Avanzi.

"Et beaucoup vont se forcer, ou non d’ailleurs, à perdre leur accent pour s’intégrer. Une Québécoise nous a ainsi confié avoir perdu son accent à Paris pour qu’on arrête de l’appeler 'caribou'. Ça peut paraître anecdotique, mais c’est très fréquent", assure le chercheur. Et d’ajouter : "Inversement, d’autres Français vont chercher à prendre l’accent local pour s’intégrer à leur nouvelle région".

Comment se traduit la glottophobie ?

Cette discrimination se manifeste principalement à l’embauche, dans certains métiers, ce qui peut expliquer sa méconnaissance du grand public. "C’est le cas notamment chez les journalistes. On attend d’eux, surtout ceux qui font de la télévision ou de la radio, qu’ils effacent leur accent. Mais aussi chez les universitaires, qui doivent parler un français 'standard' devant leurs élèves, ou encore les comédiens, à qui on dispense des cours pour parler 'normalement'. La glottophobie touche globalement tous les postes à responsabilité et les métiers en contact avec le public", détaille Mathieu Avanzi. Elle peut également se manifester dès le plus jeune âge : "La glottophobie, c’est aussi des humiliations à l’école. On se moque des prononciations. Une femme qui venait du Sud et a emménagé à Rennes nous a expliqué avoir été moquée à l’école parce qu’elle disait 'jône' et non 'jaune'", relate encore le linguiste, en parlant de "réels traumatismes" pour ces enfants.

De manière plus générale, la glottophobie traduit une forme de mépris à l’égard des accents régionaux, analyse le spécialiste : "Il y a une connotation et des représentations négatives associées aux accents. D’un côté, l’accent du Sud rappelle le soleil et le pastis, et l’accent suisse fait penser à la montagne et au ski, mais de l’autre, on va penser que ces personnes sont des paysans, non éduqués, peu fiables, etc… Et on va les mépriser inconsciemment." Dans ses recherches, Mathieu Avanzi a remarqué que, dans les films, les méchants étaient toujours doublés d’un accent, alors que les gentils n’en ont pas. "C’est un processus parfaitement intériorisé et inconscient à la société", en conclut-il.