Quelle place dans le monde pour la langue française en 2050 ?

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En 2050, environ 85% des francophones dans le monde seront Africains. © SIA KAMBOU / AFP
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Actuellement cinquième langue la plus parlée dans le monde, le français devrait être pratiqué par quelque 700 millions de personnes en 2050. En théorie, du moins.

"Le français sera la première langue de l’Afrique et peut-être du monde si nous savons faire dans les prochaines décennies". Ce présage plein d'optimisme, formulé par Emmanuel Macron le 28 novembre dernier lors de son discours à Ouagadougou, au Burkina Faso, repose sur une logique implacable. Sur les 274 millions de francophones à travers le monde, plus de la moitié viennent d'Afrique. Et la croissance démographique du continent est telle qu'en 2050, quelque 700 à 800 millions de personnes pourraient parler la langue de Molière. Mais encore faut-il de la volonté politique. C'est là tout l'enjeu du plan présenté par le chef de l'État mardi à l'Institut de France, à l'occasion de la Journée internationale de la francophonie.

Le français peut-il devenir la première langue mondiale ?

Selon l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le français est actuellement la cinquième langue la plus parlée sur la planète, derrière le mandarin, l’anglais, l’espagnol et l’arabe ou l’hindi, suivant les estimations prises en compte. Voilà pour aujourd'hui. Car selon une étude de la banque d'investissement Natixis, datant de septembre 2013, elle pourrait bien occuper la première place du classement à l'horizon 2050.

La réalité s'avère toutefois un peu plus complexe. Le rapport détermine d'ailleurs comme francophone tous les habitants des pays dont la langue officielle est le français. Or, la République démocratique du Congo a beau être le plus grand pays francophone du monde - devant la France -, tous ses habitants ne parlent pas français, préférant souvent le lingala. A priori, Shakespeare peut donc dormir tranquille.

Reste que le nombre de francophones devrait tripler d'ici trente ans, et notre idiome devenir la deuxième ou troisième langue internationale. Selon l'OIF, on comptera ainsi quelque 715 millions de locuteurs du français en 2050, soit 8% de la population mondiale, contre 3% actuellement. L'institution prévoit même 760 millions de francophones en 2060. 

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Pourquoi une telle évolution ? D'abord parce que le français est la deuxième langue la plus apprise dans le monde, y compris aux États-Unis, après l’espagnol. Mais aussi et surtout parce que la population africaine devrait passer de 800 millions d'individus en 2010 à 4,5 milliards en 2100, selon les projections de l'Institut d'études nationales démographiques (INED). En 2050, 85% des francophones à travers le monde devraient donc être africains. Compte tenu des dynamiques démographiques, le continent comptera même plus de 90% des jeunes francophones de 15 à 29 ans à cette date. Un coup de pouce bienvenu alors que le français, autrefois langue diplomatique par excellence, se trouve menacé dans les institutions internationales telles que l'Union européenne ou l'ONU.

En quoi la politique a-t-elle un rôle à jouer ?

Ces prévisions ne seront néanmoins réalisables qu'à certaines conditions. La principale d'entre elles est que l'Afrique francophone continue d'utiliser le français dans la scolarisation des enfants au cours des prochaines années. En Afrique, "les systèmes éducatifs, bien que rencontrant des difficultés de nature quantitative et qualitative, continuent d’accorder une place privilégiée au français" mais ces pays "sont de plus en plus engagés dans une course de vitesse entre croissance démographique et scolarisation de qualité", prévenait à cet effet Abdou Diouf, ancien secrétaire général de la Francophonie (2003-2015), dans le dernier rapport de l'OIF.

Dans un autre, intitulé "La francophonie et la francophilie, moteurs de croissance durable" remis en août 2014 à François Hollande, Jacques Attali se voulait encore plus cinglant dans son avertissement. "En l’absence d’infrastructures scolaires permettant de scolariser la majorité de la population, et de maintenir un enseignement du et en français, les générations africaines à venir ne parleront plus français", lançait-il alors. 

"Il faut que la France fasse le nécessaire en matière d'éducation, d'envoi de professeurs de français en Afrique, alors même que les budgets des instituts français baissent", souligne aussi auprès d'Europe1.fr Hervé Bourges, auteur de Pardon my French.La langue française, un enjeu du 21ème siècle et du Dictionnaire amoureux de l'Afrique. Dans une tribune publiée dans La Croix mardi, Benjamin Boutin, auteur du rapport "L'Élan de la francophonie" met cependant en garde contre tout ethnocentrisme : "La francophonie est intrinsèquement polycentrique. Et elle n'est pas que du ressort des États, mais aussi des acteurs économiques, des universités, des médias, etc.", écrit-il.

Quel français parlera-t-on ?

C'est bien connu : le français est une langue en perpétuelle évolution. Qui plus est en Afrique, où il cohabite déjà souvent avec des langues locales. C'est notamment le cas au Sénégal, avec le "francolof", au Cameroun avec le "camfranglais", ou encore en Côte d'Ivoire avec le "nouchi", qui a même amené plusieurs de ses termes dans les dictionnaires français, comme par exemple "faroter", synonyme de frimer, ou "s'enjailler", qui signifie "s'amuser, faire la fête". Les mots "ambianceur" ("personne qui aime faire la fête"), "enceinter" ("rendre enceinte"), essencerie ("station-service") ont eux aussi leur place dans la nomenclature du Petit Robert, importées par les Africains émigrés en Europe.

Mais il reste "pas mal de chemin à parcourir pour que le français soit une langue plus africaine, wallonne, québécoise... Pour que le français soit plus francophone", estime à l'AFP le linguiste Michel Francard, professeur émérite de l'Université catholique de Louvain, en Belgique. "Le poids du français 'africain' - mieux encore, des variétés du français en Afrique - n'est pas proportionnel à son importance démographique. Dans les représentations linguistiques, le 'français de référence' reste souvent associé aux Français de l'Hexagone : les francophones 'périphériques' souffrent d'un déficit de légitimité linguistique par rapport à eux", observe le spécialiste, qui conclut : "la situation pourrait changer avec les communautés africaines qui vivent sur le continent européen, mais à condition que celles-ci ne restent pas confinées dans un ghetto linguistique, et social".