Professeurs, profils des élèves, opinions politiques : à l'ENA, "un conformisme aggravé"

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© Patrick HERTZOG / AFP
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Institution sclérosée pour certaines, source d'inspiration pour d'autres, l'ENA est censée former nos élites et les futurs dirigeants des grandes administrations. Mais la faible diversité des profils inquiète.

Les propositions de Frédéric Thiriez pour repenser le fonctionnement de la haute fonction publique, une mission annoncée par Emmanuel Macron avec la suppression de l'ENA, sont attendues dans six mois. Les reproches adressées à ces grandes écoles, ENA en tête, sont nombreux.

Un enseignement "en vase clos"

Laurent Greisalmer, co-fondateur de la revue Le 1, a piloté le numéro de cette semaine intitulé "Haro sur la noblesse d'État". Invité du Tour de la question, vendredi sur Europe 1, il dénonce le "vase clos" dans lequel sont enfermés élèves et professeurs. Un constat que partage Françoise Dreyfus, professeure émérite à l'Université Paris I, autrice de L'invention de la bureaucratie : servir l'État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. "Dans la mesure où ceux qui enseignent ne sont pas des professeurs d'université mais des hauts fonctionnaires, le conformisme est aggravé. Les élèves entendent un discours auquel ils ont intérêt à se conformer", avance-t-elle.

>> De 9h à 11h, c'est le tour de la question avec François Clauss. Retrouvez le replay de l'émission ici

Même milieu social, même parcours scolaire, mêmes opinions politiques

Pour ces deux spécialistes, ce conformisme naît avant tout d'une similarité des parcours scolaires menant aux grandes écoles. Ça part même "de la maternelle", assure Laurent Greisalmer, qui note que les étudiants sont "des jeunes formés et recrutés dans les milieux aisés." Dès lors, le mode de pensée et les opinions politiques sont les mêmes, à quelques rares exceptions près. "Vous n'arrivez pas au concours de l'ENA ou de Polytechnique tout innocent et tout pur. Vous avez déjà franchi toutes les étapes des concours précédents. Qui réussit ces concours ? Ce sont les jeunes qui ont compris intellectuellement ce qu'on attendait d'eux, et ce qu'on leur demandait. Ce sont des gens qui sont déjà formatés, et ce ne sont pas des extrémistes", avance le directeur éditorial du 1. Résultat : "idéologiquement, il y a une palette qui va de la sociale-démocratie, au libéralisme à la française." Un éventail politique loin d'être représentatif de la société française.

L'efficacité même de cet enseignement est remis en cause, notamment par Françoise Dreyfus. "Tout le monde a la même formation. Que vous sortiez de l'ENA en étant administrateur civil dans un ministère sans prestige ou au Conseil d'État, vous n'allez absolument pas faire le même métier, et vous n'avez absolument pas été formé à l'un ni à l'autre", dénonce-t-elle.

"Réhabiliter les universités"

En écoutant jeudi dernier le président de la République lors de sa conférence de presse post-grand débat, Laurent Greisalmer a cru comprendre qu'Emmanuel Macron souhaitait engager de profonds changements dans le système des grandes écoles. Selon lui, l'ENA, que le chef de l'Etat veut supprimer, n'est pas la seule dans son viseur. Mais comment dépoussiérer cette vieille organisation de formation ? Pour le co-fondateur du 1, il serait nécessaire de "réhabiliter les universités." "En France, jusqu'à présent, le pouvoir se méfie des universités, réputées trop frondeuses, trop libres. Défavoriser les grandes écoles au profit des universités serait une révolution, et une très grande réforme de gauche." Ainsi, selon lui, les jeunes gens amenés à diriger les administrations centrales auraient des profils plus divers et plus riches.

Europe 1
Par Anaïs Huet