Leur père et mari est en prison : "Pour tenir, il faut beaucoup d'amour et de respect"

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Isabelle a 45 ans et élève seule ses six enfants depuis 13 ans. Son mari, Charles, purge une peine de 25 ans de prison. Malgré son absence, cette famille est parvenue à rester unie. Isabelle et ses enfants racontent à Olivier Delacroix comment l’incarcération de leur père et mari a bouleversé leur vie.
TÉMOIGNAGE

Cela fait 13 ans que Charles, le mari d’Isabelle est incarcéré. Il purge une peine de 25 ans de prison. Isabelle élève depuis lors seule ses six enfants. Malgré son absence, Isabelle explique que la famille est restée unie. Tous les mois, ils vont rendre visite à tour de rôle à leur mari et père qui occupe toujours une place importante dans la famille. Isabelle et deux de ses enfants, Patricia et Daniel, se confient à Olivier Delacroix. Ils racontent l’absence de leur père et mari et leur amour pour lui.

Depuis l’incarcération de son mari, Isabelle élève seule ses six enfants, dont un ‘bébé parloir’ : "Un bébé parloir, c’est un enfant qu'on conçoit au parloir. Il y en a beaucoup. C'est une fierté parce qu’on est séparés, mais j’ai quand même réussi à avoir un bébé avec mon mari, un bébé qu'on désirait tous les deux. Elle n'a jamais manqué un seul parloir. Ça fait six ans, c'est sa vie à elle aussi. Elle ne connaît que ça.

C'est notre vie à nous. En condamnant un homme à 25 ans, ils condamnent la femme et les enfants. Lui est enfermé derrière les barreaux. Nous, nous sommes à la maison et nous pouvons nous promener, mais c'est la même chose pour nous. On s'interdit tout. Je n'irai pas faire une virée seule. Qu’est-ce que l'amusement quand on est une mère de famille seule et que l'homme est derrière les barreaux ? On se sent coupable de vouloir s'amuser sans son mari.

" C'est un père à part entière "

Au début, je me sentais très seule. On n'est pas bien, parce que le mari manque. Vous avez vos habitudes et tout s'effondre comme un château de cartes. Il y a une partie de lui qui est toujours restée à la maison. Avec le temps, on s'y fait. Il est toujours là. Il téléphone deux ou trois fois dans la journée. Il téléphone quand les enfants sont tous à la maison pour prendre de leurs nouvelles, savoir s'ils ont passé une bonne journée et si tout s'est bien passé à l'école.

C'est un père à part entière. Ce n'est pas parce qu'il n'est pas là qu'il ne gère plus rien. Ce n’est pas évident de se retrouver seule avec des adolescents. Quand je n'y arrive plus, c'est lui qui règle les choses au téléphone ou quand on va le voir. Il est là et il impose toujours sa loi de père. C'est pour ça que les enfants le respectent. Il y a beaucoup de respect pour ce père. 

" C'est mon homme, c'est ma moitié, c'est ma vie  "

Ce que j'ai ressenti quand j'ai entendu '25 ans', je ne peux même pas l'expliquer. On ne se projette plus. C'est un grand vide. Il m'a dit : ‘J'ai pris une longue peine, tu es libre. Si tu veux divorcer, tu peux, je te rends ta liberté.’ Mais ce n'était pas possible pour moi. Je me vois mal finir ma vie sans lui. Ce n'est pas possible. Pour tenir, il faut beaucoup d'amour et de respect pour son homme. Cet homme m'a rendue heureuse. Quand on a une belle histoire avec un homme, on ne peut pas lâcher du jour au lendemain. Rien n'a changé. C'est mon homme, c'est ma moitié, c'est ma vie. 

Tu ne peux pas être bien comme ça, ce n'est pas possible. Je crois que j’ai versé tellement de larmes qu'il n'y en a plus une seule qui coule. Tu pleures tellement que tu ne sais plus ce que pleurer veut dire. Ils nous condamnent en même temps que nos maris. Moi, j'ai eu la chance d’avoir mes enfants avec moi. Les enfants sont un soutien moral. Ils étaient là pour me soutenir. Il faut se battre. On est resté une famille unie. Mais tous les hommes n'ont pas cette chance. Ils perdent tout, femme et enfants."

" Je n’ai profité de rien dans la vie "

La fille d'Isabelle et Charles, Patricia, avait 11 ans quand son père a été incarcéré. Elle raconte son départ et son absence : "C'était dur. J'avais l'impression qu'il nous avait abandonnés. J'étais constamment avec lui avant. Du jour au lendemain, ils m’ont pris mon père. On se dit que c’est peut-être un mauvais rêve et qu’on va bientôt se réveiller. Mais aujourd'hui, je suis grande et je réalise que ça fait longtemps qu'il est parti. C'est quand même encore dur. 

Mon papa est tout pour moi, comme quand j'étais petite. J’ai peur qu’on nous juge. Je me suis renfermée sur moi-même. C’était le seul moyen et ça l’est encore. C'est pour ça que je n’ai pas trop d’amis. Ça ne m’intéresse pas. C'est comme si la vie avait été gâchée pendant 13 ans. Je lui en veux parfois de nous avoir abandonnés. C’est encore dur. Pourtant, il faut que je l'accepte. J'espère qu'il sortira bientôt et que je serai heureuse."

Daniel, leur fils aîné, avait 14 ans quand son père a été arrêté. Il est aujourd’hui âgé de 27 ans et a un enfant, mais l’absence de son père lui a beaucoup pesé et lui a donné de nouvelles responsabilités : "Je joue le rôle du grand frère et du père. Je n’ai pas le choix. Je n’ai pas eu une vie comme tous les autres enfants qui avaient une vie normale et qui profitaient de leur papa. Moi, je n’ai profité de rien dans la vie. Je l'ai fait pour le bien des petits."

Tous les mois, Isabelle parcourt 400 kilomètres pour aller rendre visite à son mari. Elle et sa famille logent alors à la Fraternité Saint-Bernard, une maison d'accueil tenue par des sœurs et installée à côté de la prison de Clairvaux : "Ce déplacement coûte 300 euros. Ça chiffre vite. Je ne pourrais pas me permettre d’aller à l’hôtel. S’il n’y avait pas la Fraternité, peut-être que je viendrais juste pour la journée, je ferais l'aller-retour, mais je ne pourrais pas rester. C'est cher l’hôtel et on vient toujours à quatre ou cinq.

Je viens ici confiante parce que je sais que je retrouve une famille. Il y un lien qui se crée quand on arrive ici, surtout avec les sœurs. Je me sens apaisée. Le dimanche soir, c'est le moment que je déteste le plus. Il faut repartir. On compte les jours jusqu'au mois prochain. On est une personne différente quand c'est le moment de partir. Il reste encore quelques années. Quatre ans, ce n’est pas rien, mais on est bientôt au bout. On ne va pas baisser les bras maintenant. On a mené cette bataille ensemble, on va la continuer ensemble."

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Europe 1
Par Léa Beaudufe-Hamelin