En Guyane, sur les bords du Maroni, où le trafic de cocaïne à destination de la métropole explose

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Pour faire face au nombre toujours plus important de mules qui tentent de faire passer de la drogue entre la Guyane et Paris, les autorités ont lancé en avril un plan de lutte renforcé.
REPORTAGE

Il y a deux mois, les services de police lançaient un plan renforcé contre l'explosion du nombre de "mules" en Guyane, ces personnes qui font passer de la drogue dans l'avion entre Cayenne et Orly. En 2018, les chiffres ont doublé, avec 1.349 arrestations. La situation est devenue critique depuis 2015, notamment en raison de la hausse de la production de cocaïne dans les pays d’Amérique du Sud, ce qui fait augmenter le trafic. Les services douaniers, aujourd’hui totalement débordés, tentent donc de réagir. Europe 1 s’est rendu à la frontière entre le Suriname et la Guyane, à la rencontre des passeurs et des policiers qui tentent de les stopper.

Sur le fleuve Maroni, des dizaines de pirogues font chaque jour l'aller-retour entre le Suriname et la Guyane pour transporter des voyageurs dont certains reviennent avec une cargaison de cocaïne. Il suffit de discuter cinq minutes avec les jeunes qui attendent sur les rives du fleuve en demandant qui a déjà fait la "mule", et pris l'avion jusqu'à Paris, pour comprendre l'ampleur du phénomène.

"Lui là-bas, il l'a fait au mois d'octobre", explique un jeune homme en pointant du doigt un autre garçon aux tresses courtes et aux dents plaquées d’or. À lui seul, il a transporté six kilos de cocaïne, scotchés sous ses vêtements, autour des jambes et de la taille. "Moi, poursuit celui qui parle, j'ai transporté 800 grammes dans mon corps, en avalant des capsules." Un pari risqué, mais qui rapporte : puisque selon les douanes, une mule peut recevoir entre 3.000 et 10.000 euros par trajet, en fonction de la quantité transportée.

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Un trafic qui explose, et des méthodes de passage qui évolue

Un tiers des petites mains des trafiquants viendrait du Suriname, un autre tiers de l'Ouest, rural, de la Guyane. Avec un taux de chômage de 22% en Guyane, les trois-quarts de ces intermédiaires sont sans emploi, selon le Parquet, et donc attirés par l'appât du gain.

Leurs méthodes sont aussi en train de changer : il y a quelques années, avaler la drogue était majoritaire, mais selon un rapport de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCTRIS) rendu en février 2019, ce n’est plus vraiment le cas. Les mules avalent de moins en moins la drogue (seulement 24% des cas en 2018), et préfèrent plutôt la cacher sur eux (28% des cas) ou dans les valises (42% des cas, toujours selon rapport OCTRIS), ce qui permet d'en emporter plus. D’ailleurs, les quantités saisies par les douanes sont en hausse : 1,7kg en moyenne par personne interpellée, avec une fourchette comprise entre 1 et 20kg !

Des policiers et des douaniers en trop petit nombre

Avec 1.349 arrestations l'an passé à Cayenne, les forces de l’ordre interpellent plus de trois personnes par jour. Mais ce n'est que la partie immergée de l'iceberg, car les policiers estiment à 8 ou 10 le nombre de mules envoyées pour chaque vol entre Cayenne et Orly. C’est la stratégie de la saturation : les trafiquants savent que les douaniers n'ont pas les moyens de traiter plus de deux ou trois personnes par jour.

"Une mule, c'est au moins 35 jours de procédure. Donc au minimum deux douaniers et un médecin", explique à Europe 1 Rodolphe Alexandre, le président de la Collectivité territoriale de Guyane. "Les services sont insuffisants. Prenons le cas du scanner ou de l'échographe, il faut soit un médecin soit un infirmier pour suivre ces opérations." Actuellement, l’échographe installé dans l'aéroport de Cayenne pour déceler la drogue dans les corps ne fonctionne pas.

Les autorités ont donc décidé de lancer un plan de lutte renforcé le 11 avril, avec l’affectation de quatre agents supplémentaires pour les douanes à la frontière d’ici l’été, ce qui doit faire passer les effectifs de 18 à 22 personnes à Saint-Laurent du Maroni, et huit lits carcéraux au lieu de quatre à l'hôpital de Cayenne pour prendre en charge ceux qui ont avalé la drogue. Il s’agit aussi d’augmenter les contrôles, sur les routes et à l'aéroport, en Guyane comme à l'arrivée en métropole.

Démanteler les réseaux

Un premier bilan doit être fait le 10 juillet. "Il y a eu beaucoup plus d'interpellations au cours des opérations de dissuasion renforcées, ces interpellations ont été multipliées par trois voire par quatre", se félicite déjà le Procureur de Guyane, Samuel Finielz. "Sur le démantèlement des trafics, là on ne voit pas encore totalement les fruits de cette politique, parce que ce qui est vraiment important pour nous, c'est d'empêcher les gens de prendre l'avion." Le flux de mules est tel qu'il faut d'abord essayer de le maîtriser avant que les services d’investigation ne puissent avoir du temps pour s'attaquer aux réseaux en profondeur.

Sachant que la Justice, elle aussi, a bien du mal à suivre la cadence : le trafic de drogue mobilise déjà les trois-quarts de ses procédures d'urgence, dans un territoire où le reste de la délinquance lui donne aussi beaucoup de travail.

Europe 1
Par Théo Maneval, édité par Romain David