Documentaire sur les religieuses abusées par des prêtres : "Nous étions en négociations avec le Vatican pour que le Pape reçoive deux victimes, mais..."

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Dans son documentaire, le journaliste Eric Colomer décrit un scandale d'ampleur, que le Vatican a tenté d'étouffer avant de vouloir communiquer juste avant la diffusion, prévue le 5 mars sur Arte.
INTERVIEW

Il a fallu trois ans de travail pour réunir témoignages et documents accablants pour l’Église. Dans le contexte des multiples affaires d'agressions sexuelles au sein de l'institution, le travail des journalistes Marie-Pierre Raimbault et Eric Quintin, auteurs d'un documentaire édifiant, et d'Eric Colomer, le producteur, apporte une dimension supplémentaire au scandale.

Les journalistes ont écouté les récits inédits de plusieurs religieuses abusées par des prêtres. Et ils en ont tiré un documentaire, Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église, qui sera diffusé à 20h50 le 5 mars sur Arte. Invité dimanche de l'émission C'est arrivé demain, Eric Colomer, le producteur, raconte les coulisses de la réalisation et notamment ses discussions avec le Vatican.

"Transmis au Vatican depuis près de trente ans". C'est une somme de témoignages, mais aussi des documents que le journaliste a collectés. En d'autres termes, des preuves que le Vatican savait ce qui se passait dans son institution, sans rien faire, voire en cautionnant ces actes. Ces documents, explique-t-il, sont "internes à l’Église. Ce sont des rapports de lanceuses d’alerte, des sœurs qui, à l’intérieur de l’Église, ont envoyé plusieurs fois des rapports et des missives pour dénoncer des abus sexuels sur les religieuses sur tous les continents." Des documents "transmis au Vatican déjà depuis près de trente ans", assène le journaliste.

Documentaire sur les religieuses abusées par des prêtres : "Depuis huit mois, nous étions en négociations avec le Vatican"

Le problème de la structure même de l’Église. "Ce que les fameuses lanceuses d’alerte disent, et que d’autres témoins dans le film disent aussi, c’est que ces abus, s’ils ne sont pas quantifiables, sont systémiques. Parce que c’est lié à la structure-même de l’Eglise et à la posture du prêtre qui a une autorité complète sur les religieuses", ajoute le journaliste qui a aussi recueilli le témoignage d'un père proche du pape et qui dit "que l’Église donne aux prêtres, aux mâles, un pouvoir 'au-delà de tout ce qui est permis'. C’est le problème fondamental", souligne le journaliste.

On s’est permis d’édicter une doctrine qui s’appelait la doctrine d’amour d’amitié qui permettait de faire croire aux jeunes religieuses qui étaient abusées (...) que c’est Dieu qui voulait cela pour elles

Une doctrine et des émules. "Il y a presque une instrumentalisation de la parole de Dieu, une façon de revoir les commandements. C’est particulièrement vrai pour Marie-Dominique", père qui aurait abusé d'une religieuse dont nous avons recueilli le témoignage éclairant. "Il a fondé, après avoir abusé pendant plusieurs années de Michèle-France, une communauté Saint-Jean, à l’époque de Jean-Paul II, qui a a essaimé 800 prêtres dans le monde et sur tous les continents, qui fait partie de ce qu’on a appelé 'les nouvelles communautés' dans les années 80/90, qui participaient au renouveau de l’Église, fortement soutenues par Jean-Paul II. Le père Marie-Dominique était un proche de Jean-Paul II."

Chose terrifiante pour l'institution, "dans cette communauté-là, on s’est permis d’édicter une doctrine qui s’appelait 'la doctrine d’amour d’amitié' qui permettait de faire croire aux jeunes religieuses qui étaient abusées par le père Marie-Dominique mais aussi par de très nombreux prêtres - qui étaient les émules du père Marie-Dominique -, que c’est Dieu qui voulait cela pour elles."

Depuis huit mois, nous étions en négociations avec le Vatican (...). Nous avons livré le menu de notre film, demandé à ce que le Pape reçoive des victimes et qu’on puisse filmer. On nous a annoncé que tout cela ne serait pas filmé et resterait confidentiel.

Confidentiel. Après avoir recueilli toutes ces données, le journaliste s'est mis en relation avec le Saint-Siège. "Depuis huit mois, nous étions en négociations avec le Vatican pour que le Pape reçoive deux victimes qui témoignent dans notre film, Michèle-France et Doris, une religieuse d’origine allemande. Nous avons livré le menu de notre film, demandé à ce que le Pape les reçoive et qu’on puisse filmer. Ces négociations ont bien avancé puis nous avons fermé la porte mi-décembre quand on nous a annoncé que tout cela ne serait pas filmé et resterait confidentiel."

Puis, les sources du journaliste au Vatican lui ont indiqué "que le Vatican allait mettre en place une opération de communication pour couper l’herbe sous le pied à ce documentaire." Ce qui, aux yeux du journaliste, est une piètre défense : "Nous nous en réjouissons, finalement. Peu importe que le pape parle avant nous ou pas. Pour être modeste, nous ne sommes pas les premiers à parler de la question mais les premiers à avoir eu la chance d’avoir un financement d’une chaîne comme Arte."

Europe 1
Par Aurélie Dupuy