Shame : quand devient-on sex addict?

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INTERVIEW - Joëlle Mignot, sexologue, revient sur l'addiction au sexe, abordée dans le film Shame.

Un quotidien entièrement absorbé par une seule obsession : le sexe. La descente aux enfers de Brandon, un trentenaire New-Yorkais dont la sexualité débridée se retourne contre lui est le sujet de Shame. Ce film coup de poing qui sort en salles mercredi aborde une dépendance encore peu connue, que les affaires sexuelles ayant secoué la classe politique ces derniers mois, ont d'une certaine manière mis en lumière : l'addiction au sexe.

Jointe par Europe1.fr, Joëlle Mignot*, psychologue sexologue clinicienne et rédactrice en chef de la revue Sexualités Humaines analyse cette pathologie.

Europe1.fr :  Vous avez visionné la bande-annonce de Shame. Que vous évoque-t-elle ?
Joëlle Mignot : Ça me semble intéressant. On voit une partie de ce que peut représenter cette course folle. On voit bien ce phénomène d'envahissement psychique.

Une étude de l’Inserm révèle qu'entre 3 et 6 % de la population sexuellement active serait concernée. Des hommes dans 80% des cas. A partir de quel moment considère-t-on qu'il y a addiction ?
Lorsque la pensée est entièrement dirigée vers le besoin de dégager une tension que la personne concernée ne sait se mettre à distance. Il y a quelque chose qui s'inscrit dans le corps. Cette répétition comportementale devient un mode de vie qui annule toute raison.

Mais s'il peut y avoir des effets pervers à l'addiction, il ne faut pas la confondre avec la perversion. Dans l'addiction, l'individu est dépendant de ce qui se passe en lui, alors que dans la perversion il y a une volonté d'utiliser l'autre comme un objet. Il faut aussi distinguer l'addiction de la séduction, dans laquelle l'individu cherche avant tout à se rassurer. Dans l'addiction, il est en relation permanente avec sa jouissance.

L'addiction sexuelle est par ailleurs souvent très liée à la pulsion de mort. Il y a derrière cela quelque chose de l'ordre de l'autodestruction, en annulant tout le reste de la vie.

L'addiction au sexe peut-elle être considérée comme une maladie ?
La définition de l'addiction est très liée à celle de la dépendance. Dans le DSM-IV (classification des troubles psychiatriques), on présente l'addiction comme un mode d'utilisation inapproprié d'un produit. Au niveau de l'addiction sexuelle, on ne parle plus de produit, mais il s'agit d'une forme de comportement invalidant et qui envahit complètement le psychisme de l'individu. Dans l'addiction sexuelle, l'intérêt pour l'individu consiste uniquement à trouver une récompense à travers le plaisir sexuel.

Ce comportement l'empêche toutefois de pouvoir investir d'autres parties de la vie de façon correcte. On peut donc considérer que c'est une maladie à partir du moment où c'est invalidant pour l'individu et aussi dans la mesure où ça produit aussi une souffrance.

Quelles sont les souffrances découlant de la dépendance sexuelle ?
Ça peut se manifester par de la culpabilité ou par un sentiment d'inutilité, voire même par une dépression latente. On ne se laisse pas envahir par une quête de plaisir pour rien. Cette souffrance est sous-jacente. Enfin, dans certains cas, cette dépendance peut être ressentie comme un sentiment de toute puissance.

Pourquoi les hommes sont-ils davantage concernés que les femmes ?
Les addictions chez les femmes sont en effet beaucoup plus rares. C'est certainement parce que chez l'homme, le mécanisme de l'éjaculation est lié au mécanisme de la jouissance.

Comment sortir de cette dépendance ?
Plusieurs thérapies existent. De la plus comportementale à la plus analytique. L'hypnose peut également s'avérer efficace car elle permet un accès à l'inconscient.

Le développement d'Internet a-t-il amplifié le phénomène ?
Certainement. On sait bien qu'aujourd'hui, beaucoup d'adolescents font leur éducation sexuelle uniquement avec les films porno. Ça devient quelque chose qui barre la route à tout autre type de relation.

Parle-t-on davantage de ce type d'addiction que par le passé ?
Tout cela ne date pas d'aujourd'hui. Mais c'est quelque chose de beaucoup plus théorisé désormais. Même si ça reste tout de même quelque chose de secret dans la vie courante, il est certain qu'on en entend de plus en plus parler dans nos consultations.

* Joëlle Mignot est également responsable d'enseignement du diplômes inter-universitaire (D.I.U.) de Sexologie Faculté de Médecine de Paris 13-Bobigny, hypnothérapeute et enseignante en hypnose clinique et Présidente de l'A.S.Cli.F. (Association des Sexologues Cliniciens Francophones)