Le Poulain, plongée drôle et grinçante dans une campagne électorale

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Le Poulain, avec Alexandra Lamy, raconte l'histoire d'une équipe de campagne électorale.
Le Poulain, avec Alexandra Lamy, raconte l'histoire d'une équipe de campagne électorale. © Bac Films
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Le film de Mathieu Sapin, sur les écrans mercredi, relate l'ascension éclair d'un jeune homme qui intègre une équipe de campagne. Et traite avec moins de légèreté qu'il y paraît l'ivresse du pouvoir.
L'AVIS DE

"Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s'occupe de vous tout de même." Cette phrase de Montalembert a rarement été aussi vraie que pour Arnaud Jaurès. Venu dispenser un simple cours d'allemand à un élu de la République sans grande envergure, le jeune héros du film Le Poulain, premier long-métrage de Mathieu Sapin, se retrouve, mené par le hasard, sa curiosité, et l'héritage célèbre que suggère son nom de famille, embauché dans une équipe de campagne. Sous les ordres d'Agnès Karadzic, directrice de la communication rompue à l'exercice, il prend peu à peu goût aux réunions tardives, aux ordres immédiatement suivis de contre-ordres, à la torture psychologique des journalistes et autres activités classiques des conseillers de l'ombre.

De la BD au cinéma. Mathieu Sapin connaît son sujet sur le bout des doigts. Celui qui est dessinateur et scénariste de bande dessinée avant d'être cinéaste a suivi François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012, puis à l'Élysée, entre 2013 et 2014. Il en a tiré deux BD, Campagne présidentielle et Le Château, et un regard aiguisé sur cet univers impitoyable. Le Poulain doit beaucoup à cette expérience, en plus d'emprunter au neuvième art un sens esthétique certain. Les plans de personnages perdus au milieu d'un décor géométrique ne sont pas sans rappeler le graphisme des planches, et le réalisateur s'en donne à cœur joie pour insérer ses dessins sur l'image.

Manipulations sans convictions. Mais ce sont surtout le scénario et l'écriture qui font de cette comédie la bonne surprise de la rentrée. Derrière les joutes verbales constantes d'Agnès Karadzic (parfaitement interprétée par une Alexandra Lamy en grande forme) et de son jeune et naïf assistant (Finnegan Oldfield, excellent comme souvent), jouissives, Mathieu Sapin offre une immersion intelligente dans les coulisses du pouvoir. Petites manipulations entre collègues, petites convictions pour grands enjeux, comédie sans cesse rejouée devant "les gens", la politique est savamment décortiquée dans tout ce qu'elle peut avoir de théâtral et de superficiel.

Gantzer au casting. On retrouve ainsi ces traditionnelles scènes de "brainstorming" pour trouver des formules aussi marquantes que creuses (vendra-t-on mieux une réforme économique complexe en vantant "la boussole budgétaire" ou "le GPS budgétaire" ?). Avec, dans le costume du conseiller qui fume comme un pompier et mange du cake aux lardons en égrenant des idées éculées, Gaspard Gantzer, ancien pape de la communication de François Hollande, auquel on ne pourra enlever un certain sens de l'autodérision.

"C'est ça, la politique". Si ce Poulain n'évite pas quelques clichés, il a l'intelligence d'en jouer et de garder une certaine distance. Au fond, entendre le personnage d'Agnès Karadzic répéter en boucle "c'est ça, la politique" (avoir des convictions à géométrie variable, savoir mentir, etc.) de manière aussi autoritaire qu'automatique souligne bien que, justement, ce n'est pas que ça. Slalomant habilement pour éviter la caricature gratuite, Mathieu Sapin intègre aussi des personnages touchants (Philippe Katerine, remarquable en loser loufoque et pathétique) qui rappellent que tous les politiques ne sont pas que des blocs d'opportunisme et d'éléments de langage.

Politique et sentiment. C'est d'ailleurs ce que le cinéaste réussit le mieux avec ce long-métrage : rendre palpable l'essence de ces hommes et ces femmes passés dans la lessiveuse du pouvoir. Celui-ci infiltre tout, enivre, s'exerce sans complexe sur plus faible que soi, mais n'endurcit pas forcément. Petit assistant naïf qui prend goût à ce qu'il méprisait d'abord, candidat apparemment inébranlable qui finit en dépression nerveuse et crise de boulimie au fond de son lit, maître requin qui baisse la garde et se fait dépasser par l'élève… si dire que la politique et les sentiments ne font pas bon ménage est un lieu commun, Mathieu Sapin a la finesse de rappeler que les hommes et les femmes de ce milieu n'arrivent à se passer ni de l'une, ni des autres.