À Bobigny, "l’affaire Halimi a été un instrument de la conquête du pouvoir"

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Bobigny 2000*1000 7:05
La mairie de Bobigny a été remportée par l'UDI en 2014. © Philippe LOPEZ / AFP
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L’UDI est sous le coup de vives critiques pour de supposées pratiques clientélistes en Seine-Saint-Denis. Invitée de Patrick Cohen sur Europe 1, la journaliste Ève Szeftel, à l'origine de ces révélations, raconte comment, selon elle, le parti centriste s'est appuyé sur des réseaux liés à la mort d'Ilan Halimi pour remporter la mairie de Bobigny.
INTERVIEW

Ève Szeftel, journaliste à l’AFP, accuse le parti centriste et son président, le député Jean-Christophe Lagarde, d’avoir pactisé avec des islamistes pour faire tomber un bastion communiste en Seine-Saint-Denis. Dans Le maire et les barbares, vaste enquête publiée chez Albin Michel, elle raconte comment l’UDI se serait appuyée sur des réseaux peu recommandables, à l’intérieur des cités, pour conquérir Bobigny aux dernières municipales, une ville alors acquise au PCF depuis près d’un siècle. Invitée samedi de C’est arrivé cette semaine, l’émission de Patrick Cohen sur Europe 1, Ève Szeftel a accepté de dérouler le fil de son enquête.

En 2014, l’UDI remporte la mairie de Bobigny. Sur les affiches de campagne, au côté du futur maire, apparaît une jeune femme voilée, qui n’est pas candidate. Elle a été le point de départ de votre enquête. Qui est-elle ?

"Elle s’appelle Lynda Benakouche. Elle est la compagne de Jean-Christophe Soumbou, le numéro deux du 'gang des barbares', à l’origine de l’enlèvement et du meurtre d’Ilan Halimi en 2006. Elle a eu deux enfants en prison avec lui, ce que l’on appelle des ‘bébés parloirs’. Elle a elle-même un lourd passé de violences. Lynda Benakouche s’est retrouvée sur l’affiche du candidat UDI, elle était même l’égérie de cette campagne alors qu’elle n’était pas sur la liste. Pourquoi est-elle là ? Pourquoi le député Jean-Christophe Lagarde a-t-il financé son association ? Pourquoi la retrouve-t-on ensuite en mairie comme chargée de mission ? Pourquoi, six ans plus tard, est-elle toujours là malgré un rapport de la Chambre régionale des comptes et les admonestations de la préfecture qui, par trois fois, a saisi le tribunal administratif pour faire casser son contrat ?

À l’été 2014, un tract anonyme révèle aux habitants de Bobigny le passé de cette femme. Quelle a été la réaction de la mairie ?

La mairie a fait bloc autour d’elle, et mené une chasse au corbeau pour trouver l’auteur de ce tract. L’élue soupçonnée d’en être à l’origine a été convoquée dans le bureau du premier adjoint, Christian Bartholmé, et menacée de mort. Dans cette affaire, Christian Bartholmé sera condamné pour violences, ainsi que Kianoush Moghadam, l’ancien attaché parlementaire de Jean-Christophe Lagarde.

" Il y a eu un pacte électoral pour le pouvoir "

Pourquoi est-elle à ce point protégée ?

La mettre au centre de l’affiche avec son voile envoyait un message à l’électorat musulman. […] Il y a eu un pacte électoral pour le pouvoir. Il s’agissait d’aider les jeunes des cités à prendre le pouvoir. En échange, ces jeunes ont aidé Jean-Christophe Lagarde à être élu et réélu à la tête de l’UDI en 2014 et 2018. Mais à l’intérieur de ce pacte, j’ai découvert un autre pacte, qui renvoie à l’affaire Halimi. Embaucher Lynda Benakouche devait permettre de faciliter la libération de son compagnon Jean-Christophe Soumbou, qui pouvait ainsi présenter un dossier solide devant le juge, avec des garants. (Jean-Christophe Soumbou a été libéré en juillet 2019, cinq ans avant la fin de sa peine, ndlr)

Quel intérêt l’UDI aurait-il eu à faciliter cette libération ?

Jean-Christophe Soumbou a été condamné pour l’enlèvement d’Ilan Halimi. Il avait des complices avec lui, qui ont été identifiés mais qui n’ont jamais été poursuivis, et ces complices, on les retrouve dans les allées du pouvoir à Bobigny. Pour prendre la ville, l’UDI s’est appuyé sur la grande cité du centre-ville, la cité Paul Éluard. Les membres du gang des barbares, Jean-Christophe Soumbou et ses proches, viennent de cette cité. L’affaire Halimi plane sur cette cité et sur la ville. L’affaire Halimi et la peur ont été un instrument de la conquête du pouvoir. C’est ce que je montre.

Jean-Christophe Soumbou a pu faire campagne, activer ses réseaux depuis la prison ?

Oui, j’ai des témoignages en ce sens."

Jean-Christophe Lagarde va porter plainte

Au micro de franceinfo jeudi, Jean-Christophe Lagarde a vivement étrillé ce qu’il considère comme "270 pages de mensonges, de calomnies, de diffamations." "C’est une insulte à l’ensemble des habitants de Bobigny. Cela veut dire qu’ils votent sous la coupe des voyous ? Qu’une majorité d’habitants de cette ville sont des voyous ?”, s’est-il agacé. Le député a indiqué qu’il allait porter plainte pour diffamation.

Jean-Christophe Lagarde a également fustigé le tableau que brosse Ève Szeftel de Bobigny, celui d’une ville où s’épanouit un écosystème islamiste. "Elle [raconte] que Bobigny [est] devenue une ville islamiste. Qu’on ne pouvait pas boire une bière dans la ville ni fumer de cigarette pendant le ramadan. C’est n’importe quoi ! Est-ce qu’il reste un journaliste d’investigation dans ce pays pour venir voir ce qu’il se passe ? Se rendre compte de la manipulation ?", a-t-il interrogé.

Europe 1
Par Romain David