Dix mois après l'incendie du bar "Le Constellation" à Crans-Montana, qui a coûté la vie à 41 personnes, le propriétaire Jacques Moretti a été entendu lundi à Sion. Face aux nombreuses questions laissées sans réponse, la frustration et la colère grandissent chez les familles des victimes, venues en nombre assister à ce face-à-face crucial.
Dix mois après l'incendie meurtrier de Crans-Montana en Suisse, la nouvelle audition lundi de Jacques Moretti, propriétaire du bar ravagé, a ravivé la douleur des victimes et de leurs proches, entre déception, frustration et colère face aux questions qui demeurent sans réponse.
Un suspect au cœur de l'enquête
"Jacques Moretti a été entendu pour la sixième fois dans cette procédure. Il a répondu depuis le début à plus de 650 questions, ce qui fait de lui celui qui a le plus collaboré dans cette enquête", a fait valoir auprès de l'AFP son avocat, Me Patrick Michod, en fin de journée.
Victimes, proches et familles endeuillées étaient plus nombreux qu'à l'accoutumée à assister à cette audition, qui s'est tenue comme habituellement sur le campus universitaire Energypolis de Sion (Valais). Certaines victimes portaient les stigmates de l'incendie, qui a fait 41 morts et 115 blessés.
Le besoin d'une présence collective
Brûlée au visage et portant un masque transparent, Mélanie Van De Velde Azzi a confié aux journalistes que les victimes et leurs proches espèrent revenir nombreux à la prochaine audition du couple Moretti le 2 décembre. "On a besoin de se faire entendre et d'être présents tous ensemble", a-t-elle dit.
Le drame survenu en pleine célébration de la Saint-Sylvestre a principalement frappé des adolescents et de jeunes adultes, dont de nombreux étrangers, en particulier des Italiens et des Français.
Des failles de sécurité pointées du doigt
Les enquêteurs examinent les travaux réalisés par Jacques Moretti au sous-sol du bar en 2015, les autorisations d'exploitation et la sécurité, notamment des issues de secours, dont certaines auraient été verrouillées le soir du drame, et la mousse acoustique du plafond qui s'est rapidement embrasée au contact de bougies étincelantes.
Cinq mois après sa précédente audition, le Français - qui n'arborait plus sa barbe poivre et sel de juin - était cette fois entendu sans son épouse Jessica, également propriétaire du Constellation, écartée en raison de son état psychique.
L'absence contestée de la copropriétaire
Les procureures ont renoncé à la convoquer après qu'une psychologue-psychothérapeute a alerté sur les risques liés à une "confrontation directe" avec son mari, en détention provisoire depuis mi-août pour des violences présumées sur son épouse.
Son absence "choque profondément" les familles, a affirmé aux journalistes Me Didier Elsig, l'un des avocats des parties civiles.
Bachar Fleury, 18 ans, brûlé à 40 %, notamment à la nuque, aux oreilles et aux mains, déplore aussi l'absence de Jessica Moretti et la lenteur de l'enquête, qui suscitent chez lui "un peu de colère et un peu de frustration".
Tensions et ras-le-bol dans la salle d'audience
Ce ras-le-bol s'est également manifesté dans la salle d'audience, où, selon plusieurs personnes présentes, des victimes et leurs proches sont intervenus pendant l'audition pour exprimer leur désaccord avec certains propos de Jacques Moretti, alors que seuls leurs avocats peuvent en principe prendre la parole.
Les avocats des parties civiles ainsi que celui de Jacques Moretti dénoncent également "l'inertie" de la procédure, soulignant que les questions abordées lundi, notamment celles des travaux réalisés dans le bar et des autorisations nécessaires, avaient déjà été examinées il y a plusieurs mois.
Cette audition a été "un petit peu à l'image des autres, un petit peu décousue" avec "beaucoup d'incohérences (...) sur un certain nombre de thèmes", dont la mousse acoustique et les factures, a déclaré à l'AFP Me Christophe de Galembert, tenu comme les autres au silence sur le détail des auditions.
Dix-sept prévenus et des contrôles inexistants
L'enquête pénale vise 17 personnes : le couple de Français propriétaire du bar, huit élus ou anciens élus communaux, dont le président de Crans-Montana, Nicolas Féraud, et sept employés ou anciens employés des services communaux.
Tous les prévenus sont poursuivis pour "homicide par négligence, lésions corporelles par négligence et incendie par négligence".
Juste après le drame, les responsables de la commune avaient reconnu qu'aucun contrôle de sécurité ni inspection liée aux risques d'incendie n'avait été effectué dans le bar depuis 2019.
Une audition "fleuve" qui piétine
Les élus et anciens chargés de sécurité "méritent d'être confrontés", a estimé Me Michod, qui espère que "l'enquête se focalisera là-dessus au cours de l'année 2027, et non pas sur le couple Moretti (...) lors d'auditions fleuve qui ne servent à rien".
"Aujourd'hui cette audition n'a absolument pas fait avancer l'enquête", a-t-il encore assuré, rejoignant les parties civiles sur ce constat.