Si l'intelligence artificielle est déjà un sujet discuté par les têtes d'affiche de la prochaine campagne présidentielle, doit-elle prendre une place prépondérante dans le débat public dans la course à l'Élysée ? Décryptage.
Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon, Gabriel Attal, Edouard Philippe... Dès le lendemain de la coupure des modèles d'Anthropic Fable 5 et Mythos 5 sur ordre de l'administration Trump, les têtes d'affiche de la prochaine présidentielle ont réagi sur X pour dénoncer la mesure et appeler à la souveraineté.
Après avoir fait une entrée fracassante dans la vie des Français, l'intelligence artificielle s'est donc invitée dans la présidentielle.
"On est un peu en retard"
Et ce n'est pas la première fois que cela arrive. Gabriel Attal a placé l'IA parmi les "quatre chantiers capitaux" de son programme aux cotés de l'école, des salaires et des frontières. Édouard Philippe a lui déclaré à Maddyness que l'IA est "une question de pouvoir, de prospérité et de liberté". Quant à Marine Le Pen, en visite au salon Vivatech, elle a comparé l'IA avec les "Rafale" et indiqué qu'il faut pareillement miser sur l'intelligence artificielle pour "améliorer les politiques publiques" et "faire des économies".
S'il n'y a plus aucun doute que l'IA a sa place dans la campagne à venir, doit-elle pour autant en devenir un thème central ? "Oui absolument", répond Ghislain de Pierrefeu, partner dans le cabinet de conseil Wavestone, en charge des activités IA et valorisation des données.
"Depuis le premier rapport sur l'IA de Cédric Villani ["Donner un sens à l'intelligence artificielle, pour une stratégie nationale et européenne", rendu en mars 2018, ndlr] il ne s'est pas passé grand chose. Si on veut être positif c'est quand même ça qui a conduit à l'émergence d'acteurs comme Mistral. Donc ça a quand même porté un peu ses fruits. Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, en termes d'utilisation d'IA pour transformer des business, etc., on est un peu en retard."
Un retard à l'allumage qui pose question pour les industries qui font la force de la France dans le monde (luxe, aéronautique, espace, défense, etc.), mais également pour l'État. "Quand on regarde les services publics, on est quand même très en retard. Ce n'est pas tellement qu'on n'a pas voulu y aller, mais on y a été de façon bien trop dispersée et sans comprendre que pour tirer de la valeur (et donc quelque part faire des économies ou faire un meilleur service à moindre coût) il faut investir dans la transformation."
Lutter contre "l'extrême bureaucratisation de toute notre administration"
"On a l'impression qu'en branchant des chatbots fait maison bricolés, etc. On arrive à transformer un processus. Mais ce n'est pas vrai", renchérit le spécialiste qui pointe également le potentiel de l'IA face à "l'extrême bureaucratisation de toute notre administration".
Une des raisons pour laquelle l'intelligence artificielle doit être au cœur des débats dans l'année à venir. "Si on veut arrêter le 'Y'a qu'à faut qu'on' en terme de dégonflage de la dépense publique, l'IA est une solution qu'il faut vraiment activer."
Une solution qui n'est toutefois pas gratuite, puisqu'une fois de plus, il ne suffit pas d'installer une solution IA aux agents de la fonction publique. "Il y a un vrai sujet d'investissement initial pour changer les métiers, pour apprendre aux agents des services publics à travailler avec des agents IA." Un processus lourd, selon Ghislain de Pierrefeu qui précise que le jeu en vaut la chandelle.
Derrière l'économie, la raison sociétale
Mais au-delà de l'aspect économique, le partner du cabinet Wavestone pointe également une "raison sociétale" pour placer l'IA au cœur de la campagne 2027.
"C'est quelque chose qui m'inquiète dans une certaine mesure de se dire qu'on désapprend aux enfants à réfléchir en leur donnant des outils qui font semblant de réfléchir pour eux. On désapprend aux jeunes collaborateurs en entreprise à apprendre un métier parce qu'on leur dit qu'il faut absolument utiliser l'IA et que l'IA est mieux qu'eux."
Il y a donc une "vraie réflexion à avoir sur la façon dont on veut utiliser l'IA et la façon dont on veut continuer à créer de la connaissance, à créer une éducation qui forme les gens à comprendre les phénomènes du monde, etc", appuie-t-il. Une réflexion qui passe "évidemment" par "une politique publique de premier ordre".