Une semaine après que l'administration Trump a forcé Anthropic à couper son modèle d'IA le plus performant, Fable 5, Ghislain de Pierrefeu décrypte les enjeux derrière cette décision. L'expert IA du cabinet Wavestone revient également sur ce "signal fort" qui remet sur le devant de la scène l'épineuse question de la souveraineté européenne.
Un véritable séisme. Le 12 juin dernier, invoquant une question de "sécurité nationale", l'administration américaine ordonne à Anthropic de suspendre immédiatement l'accès à Claude Fable 5 et à Mythos 5 pour tout ressortissant étranger, qu'il se trouve sur le sol américain ou à l'étranger.
Face à l'impossibilité technique de filtrer les accès par nationalité tout en maintenant un service opérationnel, Anthropic a pris une décision radicale : désactiver les deux modèles pour l'ensemble de sa base mondiale d'utilisateurs, sans exception.
Une semaine après ce "kill switch" qui a fait réagir jusque dans les plus hautes sphères françaises et européennes, Ghislain de Pierrefeu, partner dans le cabinet de conseil Wavestone, en charge des activités IA et valorisation des données, décrypte pour Europe 1 les enjeux et conséquences de cette décision inédite.
A-t-on assisté à un tournant historique dans la régulation de l'IA ?
C'est surtout un signal fort sur le côté géopolitique que revêt maintenant l'IA. On voit qu'un État est capable d'agir sur ses entreprises pour préserver ses intérêts. Ça fait longtemps qu'on parle du "kill switch" et de la capacité d'un acteur de fermer l'utilisation pour d'autres pays, d'autres entreprises, etc. On pensait que ça n'arriverait pas et c'est arrivé.
L'argument de la "sécurité nationale" a été invoqué, est-il pertinent ?
Le jailbreak [le processus consistant à supprimer ou à contourner les limitations imposées, ndlr] est réel. Mais je pense que la principale raison est la peur de la réutilisation de Fable 5 par les Chinois. La raison de sécurité me semble donc un peu secondaire. C'est une question de géopolitique et de maîtrise des modèles les plus performants.
Que doit-on comprendre de cette décision ?
C'est un signal fort pour toute l'Europe, il faut être indépendant, autonome et il faut avoir ses propres solutions. Il faut vraiment qu'on soit prêt si un jour, pour une raison ou pour une autre, l'État américain décide de fermer ses services.
Le "kill switch" a crée un mouvement très fort pour les entreprises, il faut accélérer sur les solutions maitrisées au moins sur une échelle continentale. Car, typiquement, il y a beaucoup de start-up qui créent leur solution à partir d'Anthropic et qui se disent qu'elles vont s'effondrer si le service est fermé du jour au lendemain. Donc cette question de l'autonomie stratégique redevient clé.
L'Union européenne a rapidement réagi en appelant à la souveraineté du Vieux Continent : est-elle possible alors que 90% de la puissance de calcul de l'IA dépend des Américains ?
Je suis peut-être optimiste, mais je crois que des options européennes sont toujours possibles. On est quand même un des plus gros marchés, on a les moyens de flécher les investissements. On a quand même pas mal d'acteurs comme OVH, Mistral, ou encore Chapsvision, qui commencent à être légitimes, crédibles.
La difficulté qu'on a en Europe, comme souvent, c'est que les acteurs allemands ne peuvent pas travailler avec les Français, les acteurs français ne peuvent travailler avec les Allemands, etc. Donc il y a à la fois beaucoup de saupoudrage dans l'administration et à la fois une difficulté à vraiment capitaliser sur un, deux ou trois acteurs qui vont du coup pouvoir passer à l'échelle supérieure et pouvoir avoir les épaules suffisantes pour investir très significativement. C'est ça qu'il faut qu'on arrête.
On est à un moment charnière, avec un choix stratégique : investir sur ces acteurs, tout en sachant que ce sera peut-être moins performant que les Américains, en prenant en compte que dans quelques années le service sera toujours disponible, et que les grandes entreprises auront la main sur les acteurs.
Le Français Mistral a d'ailleurs annoncé une levée de fonds de 3 milliards d'euros pour créer une infrastructure européenne, sortir de cette dépendance aux États-Unis et aux puces Nvidia...
l'initiative du Français Mistral peut-elle aboutir ?
La façon dont Mistral prend le sujet me rassure sur notre capacité à faire des choses. Stratégiquement, je pense que c'est une bonne approche d'avoir une bonne partie de la chaîne de valeur et de ne pas fournir que les larges modèles (LLM). C'est malin, parce qu'aujourd'hui c'est là que ça bloque.
Mais ce qui fera la différence et ce qui nous manque aujourd'hui en Europe, c'est bien des capacités d'hyperscaler. Mistral est en train de faire ce pari, de devenir l'hyperscaler européen [le référent spécialisé dans la fourniture de grandes quantités de puissance de calcul et de capacité de stockage, ndlr].
Cette levée de fonds va dans ce sens-là. Évidemment, ce n'est pas à l'échelle par rapport à ce qu'on voit comme investissement chez les grands de ce monde-là (OpenAI, Google...), mais ce n'est pas eux que Mistral cherche à concurrencer. Il cherche à devenir crédible sur le marché européen pour les entreprises.