En Estonie, le cœur balance entre Russie et Europe : "La Russie, ça reste ma terre, mais nous ne sommes pas ennemis"

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À une semaine des Européennes, Europe 1 voyage à travers le continent. Dans la ville estonienne de Narva, frontalière avec la Russie, la campagne pour les élections européennes est invisible. L'héritage russe y est particulièrement fort.
REPORTAGE

À l'occasion de la dernière semaine qui précède les élections européennes du 26 mai, Europe 1 voyage à travers le continent, à la rencontre des pays qui le peuplent. Pour la première étape lundi, notre grand reporter Sébastien Krebs s'est rendu au bout de l'Europe, en Estonie, à la frontière qui sépare l'Union européenne de la Russie. L'Estonie, pays de 1,3 millions d'habitants, enverra six députés au Parlement européen, dimanche.

La frontière entre l'Estonie et la Russie est marquée par une rivière. Le drapeau russe qui flotte sur une forteresse, sur l'autre rive, n’est qu’à quelques dizaines de mètres. A Narva, une ville proche de la mer Baltique, 96% des 60.000 habitants parlent toujours le russe et l'héritage soviétique est bien présent.

"Dans l’Union soviétique, la vie était meilleure"

Particulièrement ce 9 mai où les drapeaux rouges à la faucille et au marteau flottaient sur fond de musique russe. On ne célébrait pas la journée de l'Europe comme à Tallinn, la capitale du pays, mais la victoire de l’armée rouge en 45, comme en Russie. "Je dépose des fleurs en mémoire des soldats qui ont libéré Narva. Moi j’aurais préféré qu’on reste avec la Russie. Dans l’Union soviétique, la vie était meilleure, il y avait toutes les industries", confie une retraitée. "Pour moi, Poutine, ce serait mieux, oui. La Russie, ça reste ma terre. Mais nous ne sommes pas ennemis !", assure un autre.

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Sur la place principale de la ville, un jeune couple explique que pour eux c’est "50/50", qu’ils sont à la fois attachés aux traditions russes de la famille, mais aiment se dire qu’ils appartiennent à cette Europe dans laquelle ils rêvent de voyager. Il s'agit souvent d'une question de génération.

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© Sébastien Krebs / Europe 1

La nostalgie s'accompagne des passeports russes. La moitié de la ville n’a jamais pris la citoyenneté estonienne, au moment de l'indépendance en 91. Parfois leurs enfants non plus. Et d’autres sont dans les limbes, apatrides car ils n’ont pas choisi. Ceux-là disposent d’un passeport gris finalement très apprécié car il permet à la fois de voyager en Russie et en Europe, sans aucun visa.

Et pour ces Russes d'Europe, l'Union européenne semble lointaine. À Narva, il n'y a aucun signe visible ici de la campagne des élections européennes. Il y a cinq ans, la participation n'a pas dépassé 30%. Mais c'est souvent une question de génération. Vladimir, 34 ans, est enseignant. Né de parents russes, il est devenu Estonien. Mais c'est toujours un sujet tendu avec son père et depuis les événements en Ukraine, il est "impossible de discuter", dit-il. "Mon père est très, très pro Russe. Il regarde télé russe, lit la presse russe. Il ne veut pas entendre autre chose, d’autres arguments. Beaucoup voient l'Europe de façon pragmatique. C'est confortable, sécurisé. Ils en profitent."

Au bout de la mer Baltique, l'Europe et la Russie bataillent pour exister

"Confortable" car les financements européens ont changé le visage de Narva. D’ailleurs le drapeau européen flotte partout où l'argent est arrivé, sur le vieil hôtel de ville en rénovation, sur la promenade flambant neuve construite en bord de rivière… Le maire Alexei Jevgrafov s’en réjouit. C'est aussi grâce à l'argent de l'Europe que l'eau du robinet est enfin potable : "Ce projet a coûté 70 millions d’euros, et nous sommes vraiment très reconnaissants envers l’Union européenne qui a investi cet argent ici. Je pense que les gens se rendent bien compte que nous vivons mieux parce que nous faisons partie de l’Europe." Ils le voient notamment quand ils traversent le pont, pour aller faire des courses moins chères ou voir leurs proches. La ville frontalière russe, Ivangorod, est bien moribonde.

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© Sébastien Krebs / Europe 1

L'Europe marque ainsi son territoire. D’ailleurs l’Union finance aussi une fondation pour l’intégration, avec des cours de langues et des événements culturels pour répandre la culture estonienne auprès des russophones. L'UE a également financé la création d’une chaîne de télévision estonienne en langue russe, à destination de ces habitants, pour contrer le discours des chaînes russes, principalement regardées par cette population. Et Narva est même candidate pour devenir capitale Européenne de la culture en 2024.

De son côté, la Russie travaille à maintenir son influence de ce côté de la frontière. Et celui qui le constate le mieux, c’est le directeur du musée de la ville, Ivo Posti : "C’est ce qu’on appelle du soft power, des compétitions sportives, des expos, des événements sympas. Parfois on devine bien qu’il y a derrière des financements russes. Mais ce n'est pas clairement affiché." La Russie, en plus de ses chaines de télé très regardées par les Russophones, a lancé un média spécifique à destination des pays baltes, Baltnews, site internet rattaché à Russia Today. Et voila comment au bout de la mer Baltique, l’Europe et la Russie bataillent pour exister. Il se dit aussi que Vladimir Poutine envoie parfois des cartes postales et invite les enfants dans des camps de vacances en Crimée.

En Estonie, une milice plus importante que l'armée pour se défendre

La Crimée, justement, c'était un peu la même histoire, même si tout le monde promet que Narva n’a rien à voir, parce que les habitants n'en voudraient pas. Évidemment, la frontière est très surveillée. L’OTAN y a renforcé sa présence. Et au cas où, l'armée estonienne compte aussi sur ses miliciens civils de la Ligue de défense de l’Estonie. C'est une particularité du pays, une sorte de réserve de volontaires qui s’entraînent comme des soldats. Siim, 34 ans, s'y est engagé il y a cinq ans. "Les événements en Ukraine m’ont ouvert les yeux, il fallait que je fasse plus. On s’entraîne aux armes, etc. Cinq week-ends par mois, et deux semaines en été", explique-t-il.

Pas moins de 25.000 hommes composent la Ligue de défense de l'Estonie, c’est plus que l’armée régulière, qui seule serait bien trop petite pour faire face (6.400 hommes). Les miliciens sont mobilisables à tout moment, en cas de crise ou d’agression, dit-on sans jamais citer la Russie, même si c'est bien la principale crainte.

Europe 1
Par Sébastien Krebs, édité par Grégoire Duhourcau