REPORTAGE - "Si les Turcs viennent, je serai traité comme un terroriste" : au nord de la Syrie, les Kurdes inquiets du retrait américain

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Frontière Kurdes Turquie AFP 5:03
Près de la frontière avec la Turquie, les Kurdes de nord de la Syrie craignent une action des forces d'Erdogan une fois les Américains partis. © Delil souleiman / AFP
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En annonçant le retrait des troupes américaines de Syrie, mi-décembre, Donald Trump a fragilisé le sort des Kurdes, au nord du pays, déjà pris en tenaille entre la Turquie et le régime de Bachar al-Assad.
REPORTAGE

La déclaration avait surpris les alliés américains : mi-décembre, Donald Trump a décidé de retirer ses troupes du nord de la Syrie, une région contrôlée par des Kurdes en première ligne, aux côtés de la coalition, dans la lutte contre l’état islamique.

Le marteau turc ou l'enclume du régime. Ici, tous disent vivre dans l’incertitude. On achète le strict minimum, on fait des économies, le secteur de la construction tourne au ralenti, tout semble gelé en attendant de voir si le marteau ou l’enclume l’emporte. "Entre la Turquie qui menace de nous envahir et l’idée d’un retour du régime syrien, nous vivons dans la peur. C’est un désastre", appuie Azad. "Moi, par exemple, je travaille dans la télévision officielle de l’administration kurde, donc la Turquie me considère comme un terroriste. Si les Turcs viennent, je serai traité comme un terroriste. Et si le régime revient, nous devrons servir dans l’armée et on ne sait pas ce qui arrive aux jeunes forcés de s’engager. Je pense à quitter la région.

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Des prisonniers invités à partir. Le nord de la Syrie abrite également plusieurs milliers de djihadistes étrangers détenus, dont plusieurs centaines de Français, dans une zone grise du droit international. Désormais, l’administration kurde, qui estime à plus de 2.000 le nombre d’étrangers entre ses mains, ne manque plus une occasion d'insister auprès des pays étrangers pour qu'ils reprennent leurs prisonniers.

"Situation devenue insupportable". Cette semaine, deux enfants de 9 et 11 ans originaire des îles caribéennes de Trinidad-et-Tobago ont été rendus à leur mère. Leur père les a kidnappés pour les emmené à Raqqa il y a 4 ans. Les caméras sont invitées à filmer leur départ vers leur pays.

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"Nous espérons faire passer ce message à tous les pays du monde : dépêchez-vous ! remplissez vos obligations humanitaires. Reprenez vos ressortissants, leurs familles et les enfants de l’État islamique parce que notre situation dans le nord de la Syrie est devenue insupportable", presse le vice-ministre des Affaires étrangères. Pour l’instant, la Russie, l’Indonésie, le Soudan et le Kazakhstan sont les seuls pays à avoir rapatrié leur ressortissants. Selon une source sécuritaire, une Américaine est également rentrée aux États-Unis.

Des mafias dans un camp de prisonniers. Dans le camp de Roj, au nord de la Syrie, plus de 500 familles étrangères sont retenues. Depuis la dernière visite d'Europe 1, en avril 2018, les lieux se sont agrandis avec l'ouverture d'une école pour la centaine d’enfants qui vivent ici. Un dispensaire a également été bâti. On entend le grésillement des télévisions installées sous les tentes, et la dizaine de Françaises que nous avions rencontrées sont toujours là. Les problèmes également. "Chaque mois, ça empire, les filles voient qu’elles restent là, qu’elles n’ont aucune nouvelle de leur pays donc elles se mettent à former des mafias ici. Une de mes amies a été attaquée avec des pierres et à coups de marteaux, elles ont essayé de brûler une tente il y a quelques jours", raconte une Belge. "Certaines deviennent pire dans le camp et certaines Françaises qui voulaient rentrer en France avant voient maintenant que leur pays ne veut pas d’elles."

" Certaines ici sont effrayées parce que si les États-Unis s’en vont, qui va venir après ? On a toutes peur de Bachar al-Assad ou d’aller en Irak "

Les questions, elles, sont incessantes pour ces femmes : "On a entendu que les Américains partaient… Certaines ici sont effrayées parce que si les États-Unis s’en vont, qui va venir après ? On a toutes peur de Bachar al-Assad ou d’aller en Irak", confie une ressortissante Autrichienne. "Entre quelles mains allons-nous tomber ? Qu’est ce qui va se passer ?"

Une mission du quai d'Orsay sur place. Les gouvernements occidentaux tentent de trouver des solutions. Selon nos informations, une mission du ministère des Affaires étrangères a rencontré les djihadistes françaises dans le camp, il y a deux mois. Plusieurs d’entre elles étaient alors d’accord pour que leurs enfants soient rapatriés. Depuis, la plupart se sont rétractées, considérant que garder leurs enfants ici étaient leur meilleure garantie d’être rapatriées avec. Une seule est toujours d’accord pour que ses enfants rentrent en France.

L'État islamique battu sur le terrain. En attendant, le nombre de djihadistes étrangers aux mains des kurdes continue de grossir car, dans le désert, ils reprennent les derniers villages sous contrôle des djihadistes. D'ici quelques jours, l’État islamique au sens territorial du terme sera totalement défait. L’alliance de combattants kurdes et arabes avance vite, et plusieurs centaines de djihadistes se sont rendues avec leurs familles, en milieu de semaine. Parmi eux, plusieurs françaises. Elles demandent toutes à connaître la marche à suivre pour rentrer dans leur pays, raconte un combattant kurde.

Europe 1
Par Gwendoline Debono, en Syrie, édité par Thibaud Le Meneec