Léonard de Vinci au cœur d'une querelle entre la France et l'Italie

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L'Homme de Vitruve fait partie des chefs-d'oeuvre conservés en Italie et que l'accord passé en 2017 prévoit de prêter au Louvre.
L'Homme de Vitruve fait partie des chefs-d'oeuvre conservés en Italie et que l'accord passé en 2017 prévoit de prêter au Louvre. © GABRIEL BOUYS / AFP
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S'estimant lésée par un accord datant de 2017, l'Italie veut renégocier le prêt au Louvre de tableaux de Léonard de Vinci, à l'occasion des 500 ans de sa mort.

Voilà qui n'est pas prêt d'arranger les relations entre la France et l'Italie. Alors que les deux pays accumulent les tensions depuis plusieurs mois, notamment au sujet de l'Europe et des migrants, une nouvelle pomme de discorde, culturelle cette fois, vient envenimer la brouille. Au cœur de celle-ci : Léonard de Vinci.

Un contrat passé l'an dernier. En 2017, Rome s'était engagée à prêter tous ses tableaux du maître toscan au Louvre, pour une exposition prévue en octobre 2019, à l'occasion des 500 ans de sa mort. L'accord, négocié de longue date, avait été conclu par l’ancien ministre des Biens culturels Dario Franceschini. Mais ce membre du Parti démocrate, de centre-gauche, a depuis été remplacé. Et la toute fraîche secrétaire d'État à la Culture, Lucia Borgonzoni, quant à elle membre de la Ligue (extrême droite), ne goûte que très peu les actions de son prédécesseur. Jusqu'à juger les termes de ce contrat "inconcevables".

"Les Français ne peuvent pas tout avoir". "Nous devons rediscuter de tout. Lorsque l'autonomie des musées est en jeu, l'intérêt national ne peut pas arriver en second. Les Français ne peuvent pas tout avoir", a-t-elle fait valoir dans une interview au Corriere della Sera, datée du 17 novembre. "Le prêt de ces tableaux au Louvre placerait l'Italie à la marge d'un événement culturel majeur".

Quatre tableaux concernés. Au total, selon les spécialistes, Léonard de Vinci a peint entre 14 et 17 tableaux, dont quatre se trouvent en Italie, sans compter le Saint Jérôme, propriété de la cité-État du Vatican, et L’Adoration des mages, actuellement au Musée des Offices de Florence mais en trop mauvais état pour voyager. Au Louvre sont pour leur part exposés, outre La JocondeLa Vierge aux rochersLa Belle FerronnièreLa Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne ainsi qu'un Saint Jean-Baptiste, soit cinq toiles au total, toutes acquises directement auprès de leur auteur.

"Léonard est italien, il est seulement mort en France", a pourtant argué Lucia Borgonzoni à propos du célèbre artiste de la Renaissance, né à Vinci, près de Florence, en 1452, et décédé en 1519 à Amboise, en Touraine, où il avait passé les trois dernières années de sa vie. À noter qu'à l'époque, l'Italie n'existait pas encore en tant que telle.

"L'Italie n'est pas une colonie de la France". "En ordre d’importance dans la vie de Leonardo, la France vient bien après la Florence des Médicis, le Milan des Sforza et la Rome des Papes", a de son côté appuyé le sénateur Francesco Giro qui s’est occupé des biens culturels sous Silvio Berlusconi, de 2008 à 2011. "L’Italie n’est pas une colonie culturelle de la France".

Un échange jugé inéquitable. En échange de ce prêt, le musée parisien s’engageait toutefois à prêter aux Écuries du Quirinal, à Rome, les œuvres d'un autre éminent peintre de la Renaissance, Raphaël, pour une exposition en 2020, commémorant là aussi les 500 ans de sa mort. Une contrepartie de bien moindre valeur selon l'Italie, l’essentiel des œuvres de Raphaël se trouvant déjà dans le pays.

Une question populiste ? La querelle n'est pas seulement pratique. Elle revêt évidemment un aspect politique. La nouvelle secrétaire d'État à la Culture perçoit en effet le geste de son prédécesseur comme une preuve supplémentaire de trahison des précédents gouvernements, accusés d'avoir bradé les intérêts de la Péninsule.

Le Louvre, de son côté, tarde à réagir officiellement, même si certains rappellent l’envoi de deux Vinci - La Belle Ferronnière et le Saint Jean-Baptiste - à la rétrospective du Palazzo Reale de Milan, en 2015, dans le cadre de l’Exposition universelle.

Ce n'est pas la première fois que l'artiste est au cœur d'une querelle nationaliste. En 1911, La Joconde avait été volée par un vitrier italien qui souhaitant la rendre à sa patrie. Plus récemment, juste après la Coupe du monde de football, de nombreux Italiens s'étaient également offusqués d'un tweet du Louvre mettant en scène Mona Lisa avec le maillot des Bleus.

 

Une exposition au rabais ?

Prévue en octobre 2019, l'exposition du Louvre consacrée au génie toscan sera privée de La Joconde, qui ne quittera pas son habituelle salle des États en raison de sa fragilité. Pour le reste, plusieurs incertitudes demeurent : la Dame à l’hermine pourrait ne pas quitter le Musée national de Cracovie, la tendance étant également au repli sur soi en Pologne.

Si La Belle Ferronnière reviendra quant à elle du Louvre Abu Dhabi, rien n'a en revanche filtré sur le célèbre Salvator Mundi, acquis en 2017 par le département de la Culture d’Abu Dhabi pour le prix record de 450 millions de dollars, soit environ 400 millions d'euros. Il faut dire que là aussi, les tensions sont vives. Certains experts estiment d'une part que le tableau ne serait pas de Léonard de Vinci. D'autre part, celui-ci appartiendrait au prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed Ben Salman, suspecté d'être impliqué dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie.  

Europe 1
Par Thibauld Mathieu