En Chine, l'explosion du célibat ébranle les anciennes générations... et le gouvernement

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En Chine, une personne sur six vit seule, ce qui représente 240 millions de célibataires. © HECTOR RETAMAL / AFP
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Depuis une poignée d'années, le nombre de célibataires par choix explose en Chine. Un phénomène de société en contradiction avec la tradition confucéenne qui prône un mariage avant 30 ans. Malgré la fin de la politique de l'enfant unique, la natalité est en baisse et Pékin se retrouve face à un défi démographique de taille.  
REPORTAGE

Après la politique de l'enfant unique, l'appel à faire des bébés ? La Chine, le pays le plus peuplé du monde avec 1,4 milliard d'habitant, fait face à un problème de société qui lui était encore inconnu il y a encore quelques années : l'explosion du célibat. Dans l'Empire du milieu, la nouvelle génération va à contre-courant de la tradition confucéenne prônant un mariage avant 30 ans. Une personne sur six vit seule, soit 240 millions de Chinois selon le dernier recensement de 2018. Une chute des mariages qui entraîne dans son sillage une baisse de la natalité. Symbole de ce phénomène particulièrement visible dans les grandes villes chinoises comme Canton, Pékin ou encore Shanghai, depuis environ cinq ans : de plus en plus de jeunes femmes sont célibataires. 

Un restaurant pour célibataires, sans interaction sociale

C'est notamment le cas de Lan Danqqing. À l’heure du déjeuner, elle se rend dans un restaurant pour célibataires. On y mange seul dans un box fermé, sans aucune interaction ni avec le personnel ni avec ses voisins, avec son téléphone portable pour seul compagnon. "Ce restaurant n’est pas juste à côté de chez moi mais je viens quand même souvent ici et je l’ai fait découvrir à mes amies. Tout le monde aime bien cet endroit", confie-t-elle au micro d'Europe 1.

Sun Yun, le patron de l'établissement, est lui aussi célibataire. C’est ce qui lui a d'ailleurs donné l’idée de monter ce restaurant, en s'inspirant d'un concept venu du Japon. "On voit de plus en plus de célibataires dans le pays ces dernières années, surtout dans les grandes villes", explique-t-il. "Ils travaillent beaucoup et ils ont envie d’avoir une ambiance calme pour déjeuner et se retrouver tranquille, tout seuls. On voit ça de plus en plus ici."

Si Lan Danqqing vit seule, elle a toutefois une vie sociale bien remplie : elle passe d'ailleurs toutes ses soirées dans des bars à cocktails branchés. Rien à voir, donc, avec certains célibataires au Japon voisin qui peuvent rester cloîtrés chez eux. Pour autant, Lan Danqqing est déterminée à ne pas vivre avec un homme. "La plupart des jeunes aujourd’hui ne veulent pas se marier, autour de moi c’est très courant. Mais ne pas avoir de relation amoureuse c’est encore autre chose. J'ai eu de mauvaises expériences avant alors je ne veux pas m’engager. Je trouve que la vie avec des amies c’est plus amusant de toute façon, si tu t’engages dans une relation amoureuse il faut passer beaucoup de temps avec une seule personne. Ce n’est vraiment pas drôle."

À 27 ans, Lan Danqqing mène une vie qui lui convient, loin de toutes contingences familiales. Mais cela requiert de la discrétion : la famille de la jeune femme ne sait pas qu'elle n'a pas l'intention de se marier. Reste que son célibat est une source de tension. "Je suis allée voir ma grand-mère récemment et elle m’a dit que ce n'était pas la peine de retourner là-bas sans amener de petit-ami..."

Choc des générations 

Citadines et indépendantes financièrement, de nombreuses femmes comme Lan Danqqing choisissent le célibat. Un mode de vie à l’opposé de la tradition confucéenne qui place la famille (un homme, une femme et un enfant) au centre de la société. Ces célibataires aspirent au plaisir et à la liberté. Alors forcément, on assiste à un choc des générations entre des parents et des grands-parents qui veulent que leur enfant (souvent unique progéniture) se marie, et ces jeunes souvent âgés de 25 à 30 ans.

Entendu sur europe1 :
Cela peut créer des problèmes dans les familles quand deux générations ne se comprennent plus.

Pour Cynthia Ma, éditrice à Pékin pour le média Jiemian news, "ce nouveau mode de vie" s'est développé ces trente dernières années en même temps que "l'économie chinoise, elle-même en contradiction avec la tradition". "Ce sont deux façons de vivre opposées", résume-t-elle en évoquant "une évolution normale". Néanmoins, "cela peut créer des problèmes dans les familles quand deux générations ne se comprennent plus". 

Symboles de ce choc des générations, dans toute la Chine, les "marchés aux célibataires" sont toujours présents. Dans ces parcs, parents et grands-parents font en quelque sorte la promotion de leur enfant pour lui trouver l'âme sœur. Âge, salaire, profession, propriétaire ou locataire... rien n'est caché sur les centaines d'affichettes placardées sur les murs. Un exemple de la pression familiale que peuvent avoir ces célibataires sur les épaules dans cette société en pleine mutation. 

Vers une allocation pour ne pas devenir "l'Empire des célibataires" ?

L'ancienne génération n'est pas la seule à prendre très au sérieux le célibat. Le gouvernement aussi s'en soucie puisqu'il commence à prendre conscience qu'il s'agit d'un véritable défi démographique. Deux ans après la fin de la politique de l'enfant unique entrée en vigueur en 1979, les choses ne se déroulent pas comme l'espérait Pékin. Au lieu de voir le taux de natalité grimper, il baisse. Le plus souvent, les Chinois ne veulent pas plus d'un enfant car ils estiment que le prix des études est très élevé et qu'il est compliqué de trouver de bons établissements.

Sans oublier que l'absence de maisons de retraite et les faibles pensions versées aux personnes du troisième âge joue. Un couple dans la force de l'âge doit s'occuper simultanément de sa descendance et de ses aînés, ce qui n'est pas sans conséquence sur ses finances. 

Pour remédier à la situation, le gouvernement chinois est donc en train d'étudier la possibilité de mettre en place un système d'allocations familiales, similaire au système français, pour inciter les Chinois à concevoir. Faute de quoi, la Chine sera vieille avant de devenir un pays aussi développé que le Japon, l'Europe ou encore les États-Unis. 

Europe 1
Par Sébastien Le Belzic (depuis Pékin), édité par Ugo Pascolo