Algérie : cette génération qui dit non à Bouteflika

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Une jeune manifestante dans le centre d'Alger, le 10 mars dernier.
Une jeune manifestante dans le centre d'Alger, le 10 mars dernier. © RYAD KRAMDI / AFP
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En Algérie, plus de la moitié de la population a moins de 30 ans, et un désir flamboyant de s'exprimer. Depuis plusieurs semaines, ces jeunes ont choisi de dire "stop" à Abdelaziz Bouteflika, à tout ce qu'il représente, et à cette frustration trop longtemps accumulée.
ON DÉCRYPTE

C'est l'histoire d'une chrysalide qui se transforme en papillon. D'aucuns le croyaient endormi, anesthésié par le poids de l'histoire et sa fatalité… Voilà que le peuple algérien déploie ses ailes depuis plusieurs semaines, pour exprimer son rejet du président Abdelaziz Bouteflika, vingt ans de pouvoir au compteur, que l'on croyait indéboulonnable, comme nous vous le racontons dans ce podcast :

Retour sur le règne de Bouteflika, de la guerre d'Algérie à sa remise en cause par la rue, à écouter dans "Au cœur de l'histoire" :

Dans les rues d’Alger, d’Oran, de Constantine, de Bejaïa, de Tlemcen et d’ailleurs, ils sont des millions à crier leur refus de se soumettre au système actuel. Leurs visages sont jeunes, mais leur colère est mature. Portrait d'une génération qui a choisi de dire non. 

Des stades aux réseaux sociaux, des réseaux sociaux à la rue

Les premiers bourdonnements sont descendus des stades de football et de leurs gradins. Il y a quelques mois, les supporters de l'USM Alger ont commencé à entonner la "Casa del Mouradia", en référence à la ville où se trouve le palais présidentiel, et à la série "Casa de papel". Un chant aux paroles pour le moins annonciatrices : "C'est bientôt l'aube et je n'ai toujours pas sommeil / Je consomme (la drogue) à petite dose / À qui la faute, qui en est responsable ? / Nous en avons marre de cette vie / Le premier mandat, disons qu'il est passé, on nous a dupés avec la décennie noire / Au bout du deuxième, c'est devenu clair, l'histoire de la casa del Mouradia / Au troisième, le pays a faibli à cause des intérêts personnels / Au quatrième mandat la poupée est morte et l'affaire se poursuit / Le cinquième mandat va suivre, entre eux c'est combiné."

Le mot s'est passé sur les réseaux sociaux, et les vidéos du chant ont déjà été vues plus de 10 millions de fois sur YouTube. Car cette génération est évidemment bien plus connectée que celle de ses parents. Avec 54% de ses habitants pas encore trentenaires, l'Algérie est même le premier utilisateur de Facebook en Afrique, tant en termes d'utilisateurs qu'en pourcentage de la population.

"Non au 5e mandat", "désobéissance civile" ou encore "l'Algérie se révolte" : les hashtags sur Twitter et Facebook ont lentement fleuri, avant d'être largement relayés depuis le début des manifestations, le 22 février. Abderahmen, un Algérois de 25 ans, immortalise chaque mobilisation sur la Toile.

C'est aussi grâce aux réseaux sociaux que la jeunesse algérienne a pu s'ouvrir sur le monde. "Nos parents n'ont pas eu la chance de voir l'Europe, par exemple. De voir à quel point ce pays riche en réserves naturelles n'évolue pas", constate le jeune homme. "Aujourd’hui, grâce à Internet, on trouve plus facilement refuge dans la musique, dans le sport, dans l’art, dans le cinéma", complète Riadh Touat, à la tête depuis 2016 du projet "Wesh Derna" - "qu’a-t-on fait ?" ou "que va-t-on faire", dans le parler algérois -, une série documentaire qui vise à montrer la jeunesse algérienne sous un angle différent. "Il y a un potentiel incroyable dans cette nouvelle génération qui ne ressemble absolument pas aux clichés.

Une jeunesse créative, pacifique et unie

Force est de le constater : les cortèges sont incroyablement pacifistes. Fatma Oussedik, professeure de sociologie et d'anthropologie à l'université d'Alger, se dit elle-même "impressionnée" par "la maîtrise de la colère et le degré de maturité" des manifestants.

"On a vu des jeunes filles offrir des fleurs aux policiers. […] La population se comporte bien avec tout le monde, il y a beaucoup de femmes dans la rue, voilées ou non, et on ne voit pas de harcèlement, on n'entend pas d'insultes", témoigne aussi sur Europe 1 Fayçal Métaoui, journaliste pour le site d'information Tout sur l’Algérie (TSA) et éditorialiste à El Watan. "Quand le cortège passe devant une clinique, les gens se taisent, on n'a jamais vu ça".

 

"Il y a aussi tous ces jeunes, armés de gants et de sacs poubelles, qui nettoient bénévolement les rues pendant et après les manifestations, ces familles qui lancent des bouteilles d'eau depuis leurs balcons pour les manifestants...", complète Riadh Touat, fier de cet "élan de partage spontané et incroyable, y compris vis-à-vis des forces de l'ordre dont beaucoup, très émus, nous ont témoigné de leur solidarité." 

Car la révolte a beau être portée par la jeunesse, c'est toute l'unité du pays qui s'exprime lors des manifestations. "Il n y a pas de différence entre les 42 millions d’Algériens lorsque nous avons une cause commune. Toutes les classes sociales mènent le même combat", assure le jeune homme derrière "Wesh Derna".

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Entendu sur europe1 :
On nous dit que c'est nous la relève, mais tout le monde est uni pour reconstruire l'Algérie
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Karim, 33 ans et lui aussi Algérois, confie même avoir eu les larmes aux yeux en discutant avec des personnes âgées dans la rue. "On nous dit que c'est nous la relève, mais tout le monde est uni pour reconstruire l'Algérie. L'ancien régime a divisé un peu le peuple algérien, entre Mozabites, Arabes, Kabyles… Mais maintenant, les Mozabites et les Arabes sont frères". Rassemblés autour d'un même combat, victimes d'un même sort.

Quand l'avenir n'existe pas

Si la jeunesse algérienne ne voit pas d’avenir pour son président, c’est qu'elle n'en voit pas d'abord pour elle-même. Ici, près d'un tiers des jeunes est au chômage. Pour les autres, le sentiment que le travail ne paie pas est généralisé. Le salaire national minimum garanti, l'équivalent du Smic, est fixé à 18.000 dinars, soit 163 euros. Or, louer un studio dans le centre-ville d'Alger revient en moyenne à 168 euros par mois…

Abderahmen, habite chez sa mère avec son frère de 29 ans. Diplômé d'un bac français et d'une licence européenne en marketing digital, il est chef de projet événementiel. Il touche environ 225 euros mensuels. "Je préfère faire serveur et toucher le Smic en France pour pouvoir vivre, louer un logement et envoyer 50 à 100 euros par mois en Algérie, plutôt que chef de projet en Algérie et ne pas pouvoir épargner ni même bien vivre", confie-t-il.

Faute d'espoir, tous ou presque ont déjà envisagé de quitter le pays. Mais le système de visas est contraignant, et seul un Algérien sur dix reçoit généralement un avis favorable pour aller étudier à l'étranger. Encore faut-il que les parents puissent assurer le voyage et la faculté, dont les droits d'inscription ont augmenté en flèche. Alors, certains optent pour la harraga, l'émigration clandestine et ses bateaux de fortune. Quelque chose a néanmoins basculé, depuis le début de la contestation. Le bruit court à travers le pays : aucune barque n'aurait pris la Méditerranée ces trois dernières semaines.

Dépolitisés mais conscientisés

Un déclic ? C'est ce que veulent croire les acteurs de la lutte, que si peu d'observateurs avaient vu venir, tant la résignation, le sentiment de "dégoûtage" comme disent les jeunes Algériens, semblait dominer les consciences. Notamment en matière politique. D'après les études, seuls 1% des jeunes Algériens sont en effet membres d'un parti politique. Certains n'ont connu qu'Abdelaziz Bouteflika comme président.

"L’Algérien a toujours fait du décryptage politique avec une grande précision, mais il ne s’y est jamais consacré de manière sérieuse", précise Riadh Touat. "Les jeunes ne se sont jamais inclus dans la politique à cause de l’image négative et du manque de confiance vis-à-vis du paysage politique algérien. Mais aujourd’hui, la donne a changé, ce sursaut d’espoir a tout remis en cause et on assiste en ce moment à une multitude d’initiatives citoyennes et politiques", veut-il croire.

Le jeune trentenaire, pharmacien de formation, a d'ailleurs lancé la campagne "Ana Jazayri Wa3i" – comprenez "je suis un Algérien conscient" - à travers laquelle il interviewe des jeunes qui font des propositions concrètes dans les domaines de la santé, de l'éducation, de la justice, de la culture, de l'économie, de l'écologie... "Nous ne devons plus rester dans l'opposition, il est temps d'être dans la proposition".

L'Algérie est leur pays

Cette colère, cette volonté de reprendre place dans l'agora ne s'était pas exprimée aussi puissamment depuis les émeutes historiques d'octobre 1988, ayant notamment débouché sur le multipartisme. Puis, quelques années plus tard, la guerre civile et cette décennie noire, qui a coûté la vie à des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes entre 1991 et 2002. "Mais la génération actuelle n'est ni le fruit de la guerre d'indépendance (1954-1962), ni celle du parti unique (1962-1989), ni celle de la décennie noire", explique Riadh Touat. "C’est une génération moderne, consciente, connectée et qui se projette vers l’avenir. Elle attendait juste le bon moment pour éclore."

" Je crois qu'on nous a trop humiliés "

Au-delà de la frustration, c'est l'affront ressenti par une grande partie du peuple qui l'a poussé à se rendre dans la rue, lorsqu'Abdelaziz Bouteflika a fait savoir qu'il briguerait un cinquième mandat. "Je crois qu'on nous a trop humiliés", confirme la sociologue Fatma Oussedik. "La télévision française a joué un rôle, tout comme les caricaturistes, qui nous montraient nos blessures en ironisant. Le pays était tout à fait conscient de la situation, mais il cherchait ses forces".

La fierté patriotique, si forte en Algérie, a fait de la révolte son écrin. Pendant les manifestations, les drapeaux éclaboussent de leurs couleurs, les hymnes nationaux sont repris en chœur. "Le message, c'est : 'Nous ne partirons pas. Nous exigeons de vivre dignement chez nous. Car nous aimons notre pays, à l'histoire si passionnelle", poursuit Fatma Oussedik. Nombreux sont d'ailleurs les Algériens habitant à l'étranger à revenir spécialement au "bled" pour prendre part à la contestation.

Un vent d'optimisme souffle sur l'Algérie

Karim, lui était déjà dans les rues d'Alger en 2014, pour protester contre le quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Mais les rassemblements de l'époque étaient sans commune mesure avec ceux d'aujourd'hui. "Depuis le premier vendredi, je me sens libéré. Je vis les plus beaux instants de ma vie", se réjouit-il.

" Ils ont une joie que nous avions perdue à cause des coups reçus "

"Vous ne pouvez pas vous imaginer comme ils sont beaux, attentifs, créatifs", s'exalte aussi Fatma Oussedik, pourtant d'une autre génération. "Une ballerine qui danse au milieu d'une manifestation, des chants qui surgissent, un artiste qui se met à peindre… Ils ont une joie que nous avions perdue à cause des coups reçus."

Le ciel de la jeunesse algérienne est empli d'un optimisme presque confondant quand il s'agit d'avenir, cet avenir auquel peu d'entre eux croyaient encore il y a quelques semaines. Il faut pourtant du temps pour reconstruire un pays. Karim ne l'occulte pas : "En fait, pour notre génération, c'est déjà trop tard. Ce qu'on fait, on le fait davantage pour nos enfants."