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Ce samedi, Catherine Nay brosse décrypte le climat social français, de la grève de la SNCF, au malaise du milieu hospitalier.

Bonjour Catherine, 

Bonjour Wendy, bonjour à tous.

Dans l’actualité la grève à la SNCF, des facs bloquées, un conflit à Air France et un malaise dans le milieu hospitalier. Preuve que le gouvernement prend la situation au sérieux : Edouard Philippe a annulé son voyage au Mali. Craint-il un mai 68 ?

En tout cas, cette annulation indique qu'il a peut-être tiré les leçons de la gestion politique de mai 68. Car avec le recul, c'est un fait inouï. Alors que Paris s'embrasait, que bientôt toute la France serait paralysée par les grèves, le couple Président / Premier ministre - et c'était de Gaulle et Pompidou - furent séparés pendant 18 jours, alors qu'ils auraient dû faire front ensemble. Mais pire : ils n'étaient pas d'accord ! Là réside sûrement l'une des causes, peut-être même la cause principale, de la montée en puissance des manifestations.

Le 2 mai 68, Georges Pompidou part en voyage officiel pour l'Iran et l'Afghanistan. Il reviendra le 11 mai au soir.

A ceux qui lui déconseillaient de partir, le Premier ministre conseillait de lire l'Humanité. Georges Marchais vitupérait l'anarchiste allemand Cohn-Bendit, ce faux révolutionnaire bourgeois. Preuve qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Et pourtant le 1er acte de la crise se joue le lendemain. A la demande du recteur, la police a fait évacuer la Sorbonne. Des étudiants d'extrême gauche protestent contre la fermeture de Nanterre. Ils ont été rejoints par Cohn-Bendit. Première soirée d'émeutes : 596 interpellés. Le 4 mai, les cours sont suspendus, le 5, quatre manifestants sont condamnés à deux mois de prison ferme pour violences à agents. Le 6, les étudiants manifestent pour protester contre ces condamnations, jusqu'à une heure du matin : 600 étudiants et policiers blessés. C'est le jour où est prise la fameuse photo de Cohn-Bendit narguant un policier. Le lendemain, nouveaux affrontements très violents avec les forces de l'ordre. Le SNESUP et l'UNEF demandent le retrait de la police, l'amnistie des manifestants et la réouverture de la Sorbonne et de Nanterre. Ils veulent négocier.

Pendant que Georges Pompidou est absent, le Général de Gaulle joue le rôle de Premier ministre.

Oui, avec des mots, des ordres, des réactions, qui n'auraient pas été ceux de Georges Pompidou. Lui réagit comme un militaire : pas question de tolérer les violences, pas de faiblesse. "Si les violences continuent, il faudra cogner dur", dit-il. "Pas question de dialoguer avec des enragés qui veulent tout foutre en l'air". Il songe même à faire intervenir l'armée. "Vous tirerez en l'air, ils s'en iront comme des moineaux. Et si ça ne suffit pas, vous tirez dans les jambes". "Mais ça n'est pas réglementaire", réplique Pierre Mesmer, le ministre des armées. L'ampleur des manifestations le 10 mai marque un tournant dans le conflit, avec des combats dans la nuit du 11 : 188 voitures incendiées. La CGT appelle à une grève générale le 13 mai pour protester contre les violences policières. Des rumeurs circulent comme quoi une dizaine d'étudiants auraient disparu, Le Monde s'en fait l'écho. Heureusement, on les retrouvera.

Et Pompidou rentre le 11 mai dans la soirée. Il entend jouer la carte de l'apaisement.

Après avoir rencontré le Général de Gaulle, il va s'adresser à la télévision. La force ayant fait la démonstration de sa faiblesse, lui va désavouer implicitement l'action menée en son absence : "J'ai décidé", dit-il. Et d'annoncer la réouverture de la Sorbonne, la libération des manifestants arrêtés, une loi d'amnistie. "C'est une capitulation", grognent des gaullistes. Pompidou reprend le pouvoir, mais ça ne calme rien.

Le 14 mai, le Général part en voyage en Roumanie, pour quatre jours. Il laisse faire Pompidou.

Pendant son absence, les débrayages d'usine continuent. Il n'y a plus de train, plus de métro, plus d'essence, plus de Poste. A Paris, les épiceries sont dévalisées. Lorsqu'il revient, le Général est de très mauvaise humeur : "La réforme, oui, la chienlit, non." Et il a sa botte secrète : il s'adresse le 24 mai aux Français pour leur proposer un référendum. Il leur propose de faire la sélection à l'université et la participation. En clair, tout ce qu'il demandait depuis cinq ans à Pompidou de faire, en vain. Mai 68 révèle le hiatus entre le Général et Georges Pompidou, ils ne sont plus sur la même longueur d'ondes. A peine a-t-il fini de parler que les étudiants dans la rue crient : "De Gaulle, t'es fini". Autrement dit "dégage". Le Général a mis à côté de la plaque.

Alors George Pompidou tente de reprendre la main.

Oui, avec les fameux accords de Grenelle, le SMIG horaire est augmenté de 35%, la durée hebdomadaire du temps de travail passe de 48 à 46 heures. Lorsque Georges Séguy, le leader de la CGT, va annoncer ce plan aux ouvriers de Renault, ceux-ci décident de continuer la grève. Rien ne marche, tout peut arriver, le moment est insaisissable. Le 28 mai, L'Humanité titre "Vers un pouvoir populaire". Le parti communiste a-t-il décidé de prendre le pouvoir ? De Gaulle prend peur.

Et coup de génie, le 29 : il disparaît, sans prévenir son Premier ministre.

C'est sa fuite à Baden-Baden. Mais il est de retour le lendemain. Et à la demande de Georges Pompidou, il annonce à la radio qu'il dissout l'Assemblée. On connaît l'histoire : c'est le retournement. Un mois plus tard, des élections triomphales pour le gouvernement. Mais en juillet, de Gaulle se sépare de Pompidou. Le constat doit se faire : ils ne s'entendaient plus.

Les leçons de mai 68 éclairent-elles le pouvoir en mai 2018 ?

Aujourd'hui, tous les dossiers sont gérés à l'Elysée. Il y a unité de commandement, mais avec une seule parole, celle du Premier ministre. Pas de dissension entre les deux. Jupiter se protège. Il ne dit rien pour l'instant. Il parlera quand il le jugera utile. En tout cas, pas tout de suite.