Disparition de Jamal Kashoggi : "Erdogan qui donne des leçons de morale aux Saoudiens, on préfère en rire alors qu'on devrait en pleurer"

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Jamal Khashoggi 1280 4:33
© MOHAMMED AL-SHAIKH / AFP
L'édito politique de Catherine Nay est une chronique de l'émission Europe Matin - Week-end - 6h-9h
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Ce samedi, Catherine Nay décrypte l'affaire entourant la disparition de l'éditorialiste et dissident saoudien, Jamal Kashoggi. Mais également la rivalité sous-jacente entre Ryad et Ankara.

Bonjour Catherine,

Bonjour Bernard, bonjour à tous.

Qu'est devenu Jamal Kashoggi ? L'éditorialiste et dissident saoudien, âgé de 59 ans, avait rendez-vous le 2 octobre au consulat de son pays, à Istanbul. Il n'en est jamais ressorti. La police turque parle d'un meurtre prémédité. L'histoire fait froid dans le dos.

Le journaliste saoudien vivait depuis un an en exil aux Etats-Unis. Il était venu en Turquie pour préparer son mariage avec sa fiancée turque. Il s'était rendu une première fois au consulat le 28 septembre pour récupérer des documents prouvant son divorce avec son ex-épouse. Il y était retourné le 2 octobre pour compléter ses formalités. La police turque a révélé qu'un commando de 15 Saoudiens était arrivé tôt le matin au consulat pour en repartir dans l'après-midi en jet privé. 

Que s'est-il passé ? La presse turque évoque un assassinat, un possible démembrement du corps par un médecin légiste au moyen d'une scie à os. Il y aurait, paraît-il, une vidéo. Les restes auraient été emportés dans un fourgon Mercedes. Ce jour-là, le personnel du consulat avait été mis en congé. Un scénario de l'horreur. Et c'est la fiancée turque, inquiète de ne pas le voir ressortir, qui a donné l'alerte.

Ce matin, l'Arabie Saoudite dément, pour la première fois, toute intention de tuer le journaliste.

Evidemment sans convaincre. Le Consulat n'a fourni aucune image de la vidéo surveillance aux enquêteurs, prétextant que ce jour-là, elle était en panne. De quoi laisser perplexe. Si le journaliste n'a pas été assassiné, il devrait réapparaître. Mais tout le monde a compris qu'on ne le reverra jamais.

Jamal Kashoggi n'est pas le premier exilé saoudien à être assassiné. Mais cette fois, c'est plus grave.

Oui, parce qu'il y a tromperie sur la marchandise. En juin 2017, lorsque Mohamed Ben Salman est devenu le Prince héritier, ce trentenaire avait fait rêver les occidentaux et la jeunesse de son pays. Il parlait d'Islam modéré, de modernité, il voulait libéraliser l'économie, lutter contre la corruption. L'arrestation de 400 Princes et hommes d'affaires accusés de malversations avait été reçue comme une purge salutaire. Il autorisait les femmes à conduire une voiture, à travailler. Un vent de liberté soufflait. Et il avait fait sa tournée, en Angleterre, aux Etats-Unis, en France. Grande opération de séduction.

Et puis tout s'est effondré en mai dernier, avec l'arrestation et l'emprisonnement de 13 femmes qui militaient pour que les Saoudiennes puissent voyager et travailler sans requérir la permission d'un homme. Et voilà qu'on découvre sa brutalité. Son plan de transformation économique avance peu. La guerre au Yémen, qui va devenir son Viêt Nam, la rupture avec le Qatar, son train de vie luxueux qui cadre mal avec sa volonté de combattre la corruption. Tout cela démontre que ce prince charmeur est un fourbe et un despote. Rien ne change au royaume saoudien. C'est pour cela qu'en septembre 2017, Kashoggi, qui avait tout compris, avait choisi l'exil.

Ce qui ne manque pas de sel, dîtes-vous, c'est que le Président turc ne fait rien pour étouffer l'affaire. C'est même tout le contraire.

Oui, il dit suivre le sujet de très près, car, dit-il, l'incident s'est produit dans notre pays. Il veut faire toute la lumière sur cette affaire, qui a l'air de le choquer beaucoup. Il s'autorise une indignation de démocrate, alors que son pays est devenu la plus grande prison de journalistes au monde : 3.000 journalistes ont perdu leur emploi ces deux dernières années, plus de 300 sont en prison, cinq d'entre eux viennent d'être condamnés à la prison à vie. Les oppositions sont muselées. Notre confrère, Le Point, avait reçu des menaces de mort pour avoir mis à sa Une le portrait de Erdogan, avec ce titre : "Le dictateur". 

Erdogan a fait inscrire dans le Code Pénal un article qui érige en délit le dénigrement de l'Etat turc ou de ses institutions, obligeant des artistes et toute une élite à l'exil. Alors Erdogan qui donne des leçons de morale aux Saoudiens, on préfère en rire alors qu'on devrait en pleurer. 

Mais quelles conséquences pour la suite ?

Emmanuel Macron dit que les faits sont très graves et compte s'entretenir dans les prochains jours avec ses homologues concernés. Ce matin, Christine Lagarde qui se dit horrifiée par l'affaire, a cependant confirmé son intention de participer au prochain sommet économique, "Davos du désert", à Ryad. Enfin, Donald Trump, grand soutien et ami de l'Arabie Saoudite, a fait part de son inquiétude, a même dit qu'il "n'aimait pas du tout cela", mais ne changera rien aux accords d'achat d'armes, pour 110 milliards de dollars...Business is business !