Alain Juppé victime de la violence "gilets jaunes" ? "Cette sauvagerie incroyable l'atteignait moralement, physiquement même"

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Le portrait de Catherine Nay est une chronique de l'émission Toute l'info du week-end
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Ce samedi, Catherine Nay décrypte l'annonce d'Alain Juppé de quitter la mairie de Bordeaux pour le Conseil constitutionnel.

Bonjour Catherine,

Bonjour Bernard, bonjour à tous.

C'est la surprise de la semaine : nommer au Conseil constitutionnel Alain Juppé, qui a annoncé qu'il allait quitter Bordeaux et la vie politique. Dans son discours d'adieu, il a dénoncé un climat délétère, infecté de mensonges et de haine. Aujourd'hui, à Bordeaux comme ailleurs, les gilets jaunes se préparent pour leur 14ème acte. Et les deux évènements ne sont pas sans lien, dîtes-vous.

En effet. Mais d'abord, Alain Juppé a surpris tout le monde parce que la rupture est brutale. Mais il a eu réellement 24 heures pour se décider. Et voilà comment ça s'est passé. Richard Ferrand, le président de l'Assemblée Nationale, songeait à nommer une femme spécialiste du droit au Conseil Constitutionnel. Puis le hasard a fait qu'il a déjeuné avec Lionel Jospin qui, lui, quitte le Conseil constitutionnel. Et il dit avoir été frappé par sa densité intellectuelle. Le lendemain, c'était avec Robert Badinter, ex-président du Conseil Constitutionnel, qui lui a dit qu'un sage devait certes connaitre le droit mais aussi avoir une expérience de décisions politiques.

Richard Ferrand a cherché quelqu'un qui jouait dans la même cour que ces deux-là, et il n'y en avait qu'un seul : Alain Juppé. Samedi, il a interrogé Emmanuel Macron, qui n'avait pas pensé à Juppé mais a donné son feu vert. Dimanche, il a informé Edouard Philippe et appelé Alain Juppé dans la foulée, lequel l'a rappelé lundi. Et voilà !

Donc, c'est simple comme un coup de fil.

Oui, pas plus compliqué. Jeudi, dans un discours très personnel, empreint d'une grande émotion, Alain Juppé a donc tourné la page de 24 ans d'une grande histoire avec sa ville, ponctuée de déchirures, de retrouvailles et de grands sentiments. "Le dictionnaire amoureux de Bordeaux", c'est lui qui l'a écrit. Alain Juppé s'est expliqué : "On ne refuse pas un tel honneur", mais surtout, parce que l'envie de continuer l'a quitté, en raison du climat général de violence, sous toutes ses formes.

Ce climat infecté par les mensonges, les haines que véhiculent les réseaux sociaux. Il le dit : "l'esprit public est difficile à vivre et lourd à porter", et il a dit cela le visage fermé. C'était un testament politique en forme d'alerte.

Il quitte Bordeaux, mais il avait confié à des proches qu'il ne se représenterait pas l'an prochain.

En septembre, il disait le contraire. Mais depuis décembre, c'est vrai, il tenait un autre discours, craignait, à 73 ans, le mandat de trop. Entre temps, les "gilets jaunes" sont entrés à Bordeaux. Ludovic Martinez, son directeur de cabinet, qui tous les samedis depuis trois mois suivait à ses côtés sur les écrans sécurité de la ville la progression des manifs, l'a constaté. Alain Juppé était très affecté de voir ces hordes sauvages, parfois jusqu'à 7.000 personnes - 90% viennent de toute la région - abîmer sa ville qu'il a tant embellie parce que pour eux, Bordeaux, c'est la ville des riches, sur laquelle il convient de se venger, même si 17% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

Peut-être que Juppé est victime de son succès : Bordeaux est numéro un où il est bon de vivre, avec le TGV Inouï, à deux heures de Paris, le prix de l'immobilier a monté en flèche. Oui, que faire face à ces barbares qui réclamaient sa démission, et voir ce déchaînement de violence et de brutalité : des tags partout, des vitrines brisées, des porches défoncés, des voitures brûlées, les rails du tram incendiés, qui ne peuvent plus rouler et qu'il faut vite réparer, le chantier de la cathédrale dévasté, la statue de Chaban souillée…

Coût de tout cela : un million et demi d'euros. Cette sauvagerie incroyable l'atteignait moralement, physiquement même, parce qu'une contestation pareille, Juppé ne savait pas comment y faire face : pas d'interlocuteur, un vide sidéral. Et tous ces gens qui réclament sa démission. Bon, il a reçu des "gilets jaunes", organisé un débat avec 600 personnes, mais on le sentait désemparé. Pour cet homme blessé, la proposition de Richard Ferrand est arrivée au bon moment.