Renault-Nissan : que sait-on de l'affaire Carlos Ghosn ?

, modifié à
  • A
  • A
Partagez sur :
Le patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est accusé par la justice japonaise d’avoir dissimulé une partie de ses salaires au fisc. Des malversations qui fragilisent le groupe automobile.
CINQ CHOSES À SAVOIR

C'est une sortie de route qui pourrait coûter cher à l'alliance Renault-Nissan et à son patron emblématique. Carlos Ghosn, PDG de Renault et président du conseil d’administration de Nissan, a été arrêté lundi par la justice japonaise qui le soupçonne d’avoir dissimulé une partie de son salaire au fisc. Des accusations rapidement confirmées par Nissan. Le constructeur japonais entend désormais démettre le patron emblématique de l’alliance de son poste. Cette affaire, pour l’instant circoncise au Japon, fragilise sérieusement la position du dirigeant de Renault et pourrait avoir des conséquences très concrètes pour le constructeur et ses partenaires.

Qu’est-il reproché à Carlos Ghosn ?

Carlos Ghosn est suspecté d'avoir dissimulé une partie de son salaire au fisc. "Le parquet de Tokyo a demandé lundi soir (le matin en France, ndlr)" au dirigeant de 64 ans "de se rendre volontairement dans ses locaux pour des soupçons de violation de la loi", a annoncé le quotidien nippon Asahi Shimbun sur son site Internet. Le dirigeant Franco-libano-brésilien est "soupçonné de ne pas avoir déclaré la totalité de ses revenus", a affirmé le journal, citant des sources proches de l'enquête. Selon l'Asahi, Carlos Ghosn aurait sous-évalué sa rémunération de cinq milliard de yens (38,8 millions d'euros) depuis 2011, alors qu'il aurait perçu près de dix milliards de yens (78 millions d'euros).

D’après la chaîne de télévision publique NHK, le siège de Nissan à Yokohama, près de Tokyo, a été perquisitionné dans la soirée. Une heure après les premières révélations, Carlos Ghosn a été officiellement arrêté par la police, selon NHK. Il aurait accepté de collaborer avec la justice.

Un patron, trois casquettes

Carlos Ghosn, qui est arrivé à Tokyo au printemps 1999 pour redresser Nissan, tout juste uni au français Renault, a passé le relais en avril 2017 à son dauphin, Hiroto Saikawa, tout en restant à la tête du conseil d'administration. En tant que PDG de Nissan, il a touché pour la période d'avril 2016 à mars 2017 quasiment 1,1 milliard de yens (8,8 millions d'euros au cours de l'époque). Il dirige aussi le conseil d'administration du constructeur Mitsubishi Motors, qu'il a sauvé de la débâcle fin 2016 en prenant une participation de 34% dans le groupe. Sous son égide, l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est devenue, début 2018, le premier constructeur automobile mondial. Il gagne en outre plus de 7 millions d'euros par an au titre de PDG de Renault, qu'il dirige depuis 2009.

Comment réagit l’alliance Renault-Nissan ?

Dans la foulée des révélations de la presse japonaise, Nissan a confirmé que le président de son conseil d'administration avait "pendant de nombreuses années déclaré des revenus inférieurs au montant réel", selon les résultats d'une enquête interne, menée sur la base du rapport d'un lanceur d'alerte. "En outre, de nombreuses autres malversations ont été découvertes, telles que l'utilisation de biens de l'entreprise à des fins personnelles", a ajouté un porte-parole au cours d’une conférence de presse à Tokyo. En conséquence, Nissan a proposé son entière collaboration à la justice japonaise et va proposer à son conseil d'administration, qui se réunira jeudi, de "démettre (Carlos Ghosn) de son poste rapidement". Un autre responsable de Nissan, Greg Kelly, est également mis en cause, a précisé le constructeur.

Contacté par Europe 1, Renault refuse tout "commentaire à ce stade". Le groupe a publié un communiqué dans l'après-midi pour préciser que son conseil d'administration "se réunira au plus vite". Le Conseil national des professions de l'automobile et le Comité des constructeurs français d'automobiles, deux organisations patronales de l'industrie automobile française, refusaient également de réagir lundi matin.

Quelles conséquences pour le groupe ?

Première conséquence très concrète pour le groupe Renault-Nissan : les actions des deux constructeurs ont dévissé en bourse. À 12h, Renault perdait déjà plus de 13% à Paris, pendant que Nissan chutait de 12% à Francfort. En début d'après-midi, la baisse des deux titres semblait enrayée, autour de 10% depuis le début de la journée dans les deux cas. La place tokyoïte était, elle, fermée quand les premières informations sont apparues. "L'alliance entre les trois entités", Renault, Nissan et Mitsubishi Motors, "ne sera pas affectée par cet événement", a toutefois promis le PDG de Nissan Hiroto Saikawa, lors d'une conférence de presse organisée en fin de journée au siège du groupe à Yokohama, en banlieue de Tokyo. L'impact sur Renault sera en revanche, selon lui, "significatif".

La décision du conseil d’administration de Nissan de démettre ou non de son poste Carlos Ghosn aura bien entendu des conséquences directes sur l’organisation du constructeur japonais. Mais ces révélations auront surtout des retombées inévitables sur l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, dirigée par Carlos Ghosn, et sur la marque au losange, dont il est le président. Un facteur pourrait avoir son importance : l’État français est actionnaire majoritaire de Renault (15,01%, devant les 15% de Nissan). Indirectement, les malversations de patron historique de Renault concernent donc l’argent public français.

Quelle est la position de l'État français ?

Emmanuel Macron a assuré lundi que l'État français serait "extrêmement vigilant" concernant "la stabilité" du constructeur automobile Renault et l'avenir de son alliance avec Nissan. "Il est trop tôt pour se prononcer sur la réalité des faits", a déclaré le président français, interrogé au cours d'une conférence de presse à Bruxelles avec le Premier ministre belge Charles Michel. Mais, a-t-il ajouté, "l'État, en tant qu'actionnaire (de Renault), sera extrêmement vigilant à la stabilité de l'alliance et du groupe". Il a précisé que l'État apporterait "tout son soutien" à "l'ensemble des salariés" de cette entreprise.

De son côté, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a affirmé lundi que "la première préoccupation" de la France après l'arrestation de Carlos Ghosn était "la stabilité" de Renault et "la consolidation de l'alliance" entre le constructeur automobile français Renault et son partenaire Nissan. "Nous allons donc tout mettre en oeuvre comme actionnaire représenté au conseil d'administration de Renault pour assurer la continuité opérationnelle de Renault et la stabilité de la gouvernance de Renault", a-t-il dit, lors d'une conférence de presse après une réunion des 19 ministres des Finances de la zone euro à Bruxelles.

Comment réagissent les salariés ?

Le syndicat CFE-CGC du groupe Renault, "inquiet" pour l'avenir du constructeur automobile après l'arrestation de Carlos Ghosn, a demandé lundi à la direction générale de l'entreprise de "s'assurer qu'il n'y ait pas de rupture de la chaîne du management". La CFE-CGC "demande officiellement que toutes les mesures soient prises au sein du groupe pour préserver les intérêts du groupe Renault et de l'alliance" Renault-Nissan-Mitsubishi, a déclaré à l'AFP Bruno Azière, délégué de ce syndicat de l'encadrement.

À l'usine Renault de Flins, dans les Yvelines, où est notamment fabriquée la Nissan Micra, les salariés étaient plutôt désabusés lundi après-midi. "Il a redressé la barre et fait de sacrées choses pour Nissan mais ça n'empêche que ce qu'il fait là, ce n'est pas correct", estime Wilfried au micro d'Europe 1. "On fait des efforts en permanence, il y a toujours plus de travail avec moins de monde, les primes d'intéressement baissent. Et pendant ce temps-là, on s'aperçoit qui lui il encaisse et il ne le dit même pas. Il y a de l'abus, c'est inacceptable", s'insurge de son côté Cyril.