Le Bonheur national brut : ce qu'il faut savoir sur une idée pas si "bisounours"

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Près d’un demi-siècle après son invention au Bhoutan, le Bonheur national brut (BNB), indicateur qui mesure le bien-être d’une population, a trouvé des applications concrètes. Définition.
CIRCUITS COURTS

Et si on mesurait le bonheur plutôt que la richesse ? C’est l’idée un peu farfelue qui a traversé l’esprit de Jigme Singye Wangchuck, alors roi du Bhoutan, en 1972. Le concept du Bonheur national brut (BNB) était né, calqué sur le Produit intérieur brut (PIB), outil de mesure traditionnel de la santé économique d’un pays. Depuis, l’idée a fait son chemin, se transformant en véritable indicateur économique, repris sous diverses formes par l’ONU et l’OCDE entre autres. Aujourd’hui, les pays scandinaves font figure de modèles dans ces classements alors que la France cherche à s’emparer de la mesure du bonheur.

Pourquoi instaurer le Bonheur national brut ?

"Le bonheur national brut est plus important que le produit national brut", a déclaré en 1972 le roi du Bhoutan, âgé de tout juste 16 ans à l’époque, dans une interview au Financial Times. Une idée moins farfelue qu’il n’y paraît. Le jeune souverain adaptait en réalité à sa sauce une théorie qui commençait à faire son chemin à mesure que la mondialisation grandissait. A la veille du premier choc pétrolier, certains économistes avaient déjà exprimé des réserves sur le modèle économique de production illimitée et sa mise en avant par les indicateurs économiques traditionnels comme le PIB ou le PNB.

Jigme Singye Wangchuck ne plaisantait pas quand il a fait cette annonce médiatique. Très vite, le roi du Bhoutan s’est attelé à faire de son BNB une réalité. Plus facile à dire qu’à faire : il lui faudra attendre 1998 pour mettre à bien son projet d’indicateur du bonheur, présenté officiellement au reste du monde lors du Sommet du Millénaire Asie-Pacifique. L’objectif est simple : concilier les valeurs spirituelles du bouddhisme avec la possibilité d’une croissance durable.

Qu’est-ce que ça mesure ?

Au-delà de son appellation un peu "bisounours", le Bonheur national brut est un indicateur très sérieux. Il résulte d’un calcul qui repose sur quatre critères : "croissance et développement économique", "conservation et promotion de la culture", "sauvegarde de l’environnement et utilisation durable des ressources" et "bonne gouvernance responsable". Concrètement, il s’agit donc d’associer la croissance traditionnelle à des notions de durabilité et de collectivité, là où le PIB ne prend en compte que la production de valeur des entreprises d’un pays.

Cet indice est "une vision pionnière qui cible l’augmentation du bonheur et le bien-être de notre peuple", expliquait en 2016 le Premier ministre bhoutanais Tshering Tobgay. Mais il reconnaît lui-même que cet indicateur n’a pas vocation à être universel : "c’est plus simple à dire qu’à faire, surtout lorsque vous êtes l’une des plus petites économies au monde". En effet, il est plus aisé de subvenir aux besoins de la population du Bhoutan (740.000 habitants) que d’un grand pays comme la France avec ses 67 millions d’habitants.

Où le BNB est-il appliqué ?

Au Bhoutan évidemment : même si le roi visionnaire est mort en 2006, le concept du BNB lui a survécu et c’est aujourd’hui un des piliers de la politique du petit royaume d’Asie. Ainsi, la Commission du Bonheur national brut est chargée de sélectionner les orientations politiques et peut recaler les projets du gouvernement s’ils vont à l’encontre des critères du BNB. Résultat, alors que le Bhoutan ne dispose que du 162ème PIB au monde (à peine sept milliards de dollars), il est le seul pays à présenter un bilan carbone positif, à savoir qu’il absorbe plus de CO2 qu’il n’en émet. Pour autant, la pauvreté et l’endettement restent des problématiques majeures au Bhoutan.

En-dehors du Bhoutan, aucun pays ne mesure son BNB. Seules quelques villes ont tenté l’expérience, comme Sao Paulo ou Seattle. Toutefois, des tentatives sérieuses de développer un indicateur du bonheur ont vu le jour. Ainsi, l’OCDE a créé en 2011 le Bonheur intérieur brut, un indicateur agrégeant onze thématiques (logement, emploi, santé, sécurité, éducation, environnement…) et établi un classement des pays où il fait "bon-vivre". En 2016, c’est la Norvège qui avait été élu "pays du bonheur", devant l’Australie et le Danemark. La France, elle, n’était que 18ème (sur 38 pays classés). Dans le même esprit, des chercheurs sont missionnés par l’ONU chaque année pour établir un rapport annuel du bonheur sur des critères similaires. En 2018, c’est en Finlande qu’on est le plus heureux, devant la Norvège et le Danemark (la France est 23ème).

Et en France ?

Certes, la France ne parade pas en tête des divers classements du bonheur dans le monde. Mais cela n’empêche pas certains responsables de s’emparer de la question des indicateurs alternatifs. Ainsi, le sénateur socialiste du Gers Franck Montaugé a récemment défendu dans l’hémicycle du Palais du Luxembourg deux propositions de loi visant à "améliorer la qualité des études d’impact des projets de loi" et à mettre en place un "Conseil parlementaire d’évaluation des politiques publiques et du bien-être".

Franck Montaugé, invité de Circuits Courts jeudi, espère ainsi obtenir un suivi plus attentif des politiques publiques, notamment en matière d’impact sur les citoyens. S’il ne propose pas concrètement de créer un équivalent français du Bonheur national brut, le sénateur entend malgré tout diversifier les critères d’évaluation de l’action de l’État, censées selon lui contribuer au bonheur des habitants.

L’émission Circuits Courts du jeudi 12 avril était consacrée à la question de la mesure du bonheur. Autour d’Anne Le Gall et Maxime Switek : l’économiste Mickaël Mangot et le sénateur Franck Montaugé débattront du bien-fondé du Bonheur national brut.