Roberto Alagna : "Notre voix est plus puissante que celle du commun des mortels"

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Entre fierté d'avoir une voix hors-norme et énervement face à des mises en scène très contemporaines, le ténor s'est confié sur son art au micro d'Isabelle Morizet.
INTERVIEW

Il est né sans émettre aucun son, le cordon ombilical enroulé autour du cou. Un paradoxe puisque Roberto Alagna est devenu l'un des plus célèbres chanteurs d'opéra. Invité de l'émission Il n'y a pas qu'une vie dans la vie alors qu'il publie le livre Mon dictionnaire intime, le ténor de 55 ans en dit plus sur ce qui le distingue et qui est à la fois son instrument de travail : sa voix.

"On est la seule discipline qui n’utilise pas la technologie moderne"

À la différence de tous les types de chanteurs, ceux qui ont choisi l’opéra se produisent sans micro et sans amplification artificielle. "On est la seule discipline qui n’utilise pas la technologie moderne. Même l’orchestre utilise la technologie moderne. Les cordes du violon sont beaucoup plus fortes, les instruments à vent sont beaucoup plus perfectionnés qu’il y a deux siècles", souligne Roberto Alagna.

Tout a évolué donc, sauf la voix des chanteurs. "Les petites cordes vocales, c’est les mêmes que les chanteurs possédaient il y a deux siècles. On doit lutter contre ce son qui devient de plus en plus puissant, les salles de plus en plus grandes, les gens de plus en plus sourds. Il y a deux siècles, personne n’avait de chaîne hifi, les boîtes de nuit et toutes les nuisances que l’on a aujourd’hui. L’audition moyenne a baissé par rapport au public d’il y a deux siècles", ajoute le ténor qui vient de jouer Otello à l'opéra Bastille.

"Un diamant brut à polir"

Même sans une quelconque aide technologique, l'artiste se rassure : "J’ai toujours eu une voix très puissante. Chez tous les chanteurs d’opéra, c’est leur particularité. La voix est plus puissante que celle du commun des mortels." Un atout qu'il faut cependant maîtriser, ajoute le chanteur : "C'est un cheval sauvage. Il faut dompter ce cheval, et puis, c’est un diamant brut qu’il faut polir. À force de le polir, il devient très fragile. Ça devient comme le cristal, quelque chose de précieux. On l’affine, ça devient presque de la dentelle, mais très fragile", avertit-il.

Pour autant, si l'on peut apprendre à mieux chanter, rien ne remplace une part de don, d'inné, selon Roberto Alagna. "L’émission vocale ne s’apprend pas, c’est-à-dire produire un son. (...) C’est un peu comme les sportifs de tous les domaines. Le 100 mètres en moins de dix secondes (...) le fait de pouvoir le faire, c’est la nature qui l’a programmé. On est artiste parce que c’est dans le sang. Dans les gènes", assure-t-il.

Raison pour laquelle il pense que ceux qui doivent devenir artiste le deviennent, comme s'ils y étaient destinés. "Combien de fois j’ai entendu, 'moi aussi j’avais une belle voix mais je n’ai pas eu de chance', je n’y crois pas. Quand il y a tous les éléments réunis, on ne peut pas y échapper. Si ça n’a pas marché, c’est qu’il manquait quelque chose", affirme encore le ténor. "Il faut un bagage entier, ce n’est pas seulement la voix, c’est l’intelligence du chant, la musicalité, la discipline technique, l’ambition, les nerfs, la résistance, des tas de choses."

 

Coup de gueule contre les mises en scène très contemporaines

Les premières pièces d'opéra sont datées du 16ème siècle. Régulièrement jouées en costumes d'époque, certaines mises en scène jouent la carte de l'ultra contemporain, ce qui n'est pas du tout au goût du ténor, qui n'a pas manqué de le faire savoir au micro d'Europe 1.

"On en a marre d'être ridicule". "On nous dit que c’est pour renouveler le public, c’est une aberration parce que les jeunes n’ont pas envie de voir ce qu’ils voient dans la vie de tous les jours, des chanteurs habillés comme dans la rue. On a au contraire, à l’opéra, envie de rêver, de voir des costumes, des trucs d’époque. Nous honnêtement, les artistes, on en a marre. On en a marre d’être ridicule. On en a marre d’être les instruments de gens incompétents et souvent qui insultent l’opéra. On peut dire non mais on reste à la maison, on est remplacé et ciao", regrette-t-il.

Il nuance néanmoins son propos, estimant que la majorité du temps, un terrain d'entente est trouvé. "On arrive à adapter, on arrive à faire des choses. Mais c’est vrai qu’on en a marre de se sentir utilisé, ridicule dans des costumes qui ne nous vont pas. Souvent, on n’a pas d’accessoire. C’est difficile de rentrer dans des rôles."