La cigarette bientôt interdite dans les films français ?

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La ministre de la Santé Agnès Buzyn réfléchit à restreindre la représentation de la cigarette dans le cinéma français pour lutter contre le tabagisme. Une mesure déjà polémique.

OSS 117 va-t-il être contraint de ranger ses cigarettes ? Catherine Deneuve devra-t-elle désormais se passer de nicotine à l’écran ? Faudra-t-il enlever numériquement la clope de Belmondo dans A bout de souffle ? Des questions en apparence absurdes mais qui pourraient bien se poser rapidement avec le plus grand sérieux. La ministre de la Santé planche en effet sur des mesures pour rendre la cigarette moins attractive et réfléchit à restreindre son usage dans les films français.

Idée d’une sénatrice… La primeur de l’idée ne revient pas à Agnès Buzyn mais à la sénatrice socialiste de la Sarthe, Nadine Grelet-Certenais. Lors d’un débat sur la lutte contre le tabagisme, elle a demandé à agir non pas uniquement sur le prix mais aussi sur l’image du tabac. "Il faut aller au-delà du porte-monnaie en s’intéressant notamment aux incitations culturelles à fumer. Je pense par exemple au cinéma qui valorise la pratique", attaque la sénatrice.

"La Ligue contre le cancer démontre dans une étude que 70 % des nouveaux films français mettent à l’image au moins une fois une personne en train de fumer. Ça participe peu ou prou à banaliser l’usage, si ce n’est à le promouvoir, auprès des enfants et des adolescents, qui sont les premiers consommateurs de séries et de films. Des solutions doivent être envisagées pour mener une véritable politique de prévention prenant en compte cette sorte de publicité détournée pour la consommation de tabac", réclame Nadine Grelet-Certenais.

… approuvée par Buzyn. Une proposition qui n’a pas laissé la ministre de la Santé insensible. "Le deuxième plan de lutte contre le tabagisme va travailler sur le marketing social, sur les réseaux sociaux, à la dénormalisation de l’image du tabac dans la société, notamment vis-à-vis des jeunes. Et je rejoins totalement ce qu’a dit Madame la sénatrice sur le cinéma français. Je veux qu’on ait une action ferme là-dessus. Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français", a répondu la ministre de la Santé. Agnès Buzyn a d’ores et déjà abordé le sujet avec sa collègue de la Culture Françoise Nyssen et promet qu’"il y aura des mesures en ce sens".

Pas un débat nouveau. Ce n’est la première fois que le tabac au cinéma fait débat. En 2009, la RATP avait retiré l’affiche du film Coco avant Chanel où Audrey Tautou apparaissait avec une cigarette à la main et celle de Gainsbourg, vie héroïque où Éric Elmosnino soufflait une volute de fumée. La même année, la RATP avait également privé Jacques Tati de sa célèbre pipe sur les posters d’une exposition qui lui était consacrée (remplacée par… un moulin à vent). A chaque fois, ces décisions avaient provoqué de vives réactions et la régie publicitaire de la RATP invoquait une interprétation de la loi Evin.

La Ligue contre le cancer, en pointe sur ce débat, avait déjà mené une première charge en 2012. A l’époque, sa présidente Jacqueline Godet avait affirmé que la représentation de la cigarette au cinéma permet aux industriels de "séduire" les victimes de demain, "plus particulièrement les femmes et les plus jeunes", ce qu’elle estime être une "technique marketing honteuse". En 2015, Michèle Delaunay, alors députée de Gironde et surtout cancérologue de métier, avait jugé "indispensable" que la loi Evin, qui interdit toute publicité directe pour le tabac, soit aussi appliquée au cinéma français (les placements de produit pour le tabac sont interdits mais pas l’usage de cigarettes, cigares, etc.).

Débat sur la liberté de création artistique. Jusqu’ici, le débat s’était donc surtout focalisé sur la publicité et le marketing autour des films mettant en avant des personnages fumeurs. Mais cette fois, la ministre de la Santé semble vouloir aller plus loin en visant directement le contenu des longs-métrages français. Un pas en avant qui ne fait pas l'unanimité. Le sénateur de Paris David Assouline a notamment réagi sur Twitter, regrettant une "confusion totale sur ce qu’est une création artistique" et estimant qu’une interdiction ou une restriction de la cigarette sur grand écran ouvrirait la porte à de nombreuses dérives.

Mais au-delà des politiques, ce sont surtout les acteurs et les actrices, premiers concernés, qui montent au créneau. En visant les films en eux-mêmes, Agnès Buzyn ouvre en effet le débat sur la liberté de création. "Il ne faut pas faire d’amalgame. Si maintenant on n’a plus le droit d’avoir, dans une fiction, un personnage qui fume, je ne comprends pas", s’insurge l’actrice espagnole Rossy de Palma, invitée de Bonjour la France, lundi, sur Europe 1. Selon elle, si on suit la logique du gouvernement, "il faudrait interdire la série Narcos parce que tout le monde va devenir narcotrafiquant", commente-t-elle avec ironie, se demandant même "si on ne va pas rééditer les films où Marlène Dietrich fume avec glamour". "Il faut que la fiction reste de la fiction, qu’au moins on garde cet espace de liberté", conclut Rossy de Palma.

La cigarette au cinéma, plus qu’une image. En effet, la représentation de la cigarette au cinéma va bien au-delà du simple reflet de la société. Ses multiples usages cinématographiques pourraient même faire l’objet d’une étude plus poussée, jeu auquel s’est prêtée l’émission d’Arte Blow Up. Ainsi, la cigarette est parfois indissociable de certains personnages et moments de cinéma. Le premier "Bond. James Bond." prononcé par Sean Connery dans 007 contre Dr No aurait-il été aussi mythique sans sa cigarette aux lèvres, à la limite de tomber, symbole de la désinvolture de l’agent britannique vis-à-vis des femmes ? Pas sûr…

 

 

 

A Hollywood, la cigarette en voie de disparition

Avant la France, le débat sur l’image de la cigarette au cinéma s’est posé à Hollywood. Au cœur de l’industrie cinématographique mondiale, la censure a gagné le combat il y a longtemps. Depuis 2007, le tabac fait partie des critères pris en compte pour déterminer le classement des films, et donc l’interdiction à certains publics, de même que le sexe, la violence et le langage grossier. Désormais, la MPAA est donc très vigilante. Si le tabac est omniprésent dans un film ou qu’il valorise trop le fait de fumer, il risque d’être interdit aux moins de 17 ans ou de devoir afficher un message d’avertissement en préambule (à l’exception des films historiques). Plusieurs studios comme Universal, Miramax et surtout Disney (et ses filiales Marvel, Lucasfilm et Pixar) ont donc réduit, voire banni la présence de cigarettes dans leurs longs-métrages.