Journée mondiale de l’eau : le niveau de pollution des cours d'eau français est-il alarmant ?

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Juline Garnier / Crédit photo : CHRISTOPHE RAVIER / BIOSGARDEN / BIOSPHOTO VIA AFP
En 2019, en France, parmi les 10.714 masses d’eau analysées, 43,8% étaient "en bon état chimique", selon le service public d’information sur l’eau. Mais que se cache derrière ce chiffre ? À l’occasion de la journée mondiale de l’eau, Europe 1 se penche sur la surveillance des polluants présents dans les cours d’eau français.

Pratiques agricoles intensives, rejets domestiques et industriels, accumulation de déchets… Le réseau hydrographique français est fragile et sa surveillance constitue un enjeu majeur, tant pour la santé que pour l’environnement. Une des plus grandes inquiétudes de l’opinion publique ces dernières années repose sur la présence de polluants dans les cours d’eau. Du phosphore dans les années 1990 aux métaux lourds plus récemment, la présence de plusieurs polluants dans les rivières resurgit régulièrement dans l’actualité et incite à l’action publique.

La dernière en date : le taux inquiétant de polluants dits "éternels" dans les rivières françaises. Selon une étude de l'ONG Générations futures, ce type de substances chimiques a été retrouvé dans des rivières, lacs et étangs de la quasi-totalité du pays. Sur 13.000 échantillons analysés en 2020, 4 sur 10 étaient contaminés. S’ils sont en tête de la liste des préoccupations des analystes, il ne faut pas pour autant se montrer alarmiste, nuance Émilie Lance, écotoxicologue et spécialiste de la pollution des eaux douces.

Diagnostic lent et manque de recul

"Nous sommes toujours en phase de diagnostic. Il y a forcément une préoccupation car ces substances que l’on appelle 'pops' - pour polluants organiques persistants - se dégradent très lentement, en dizaines voire centaines d’années. Ils sont mobiles, toxiques, bioaccumulables et pour certains cancérigènes comme les HAP. Si les préoccupations existent, nous ne sommes pas encore en mesure d’en donner l’échelle d’importance", explique l’enseignante-chercheuse. 

Un diagnostic lent car les scientifiques manquent de recul : les familles de polluants sont nombreuses et certains ne sont utilisés que depuis une vingtaine d’années, en plus d’une dangerosité encore mal connue. Pour une bonne partie, comme les dioxines ou les PCB, ils sont des cancérigènes "probables". Pour les agences françaises et européennes, la priorité des recherches est donnée à la surveillance de "l’effet cocktail" des substances présentes dans l’eau et à l’évaluation de l’exposome, soit l’exposition du biote et de l’homme à ces polluants et les potentielles conséquences.

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© Service des données et études statistiques

L'IPTC, nouvel indice pour mesurer l'intensité des pressions toxiques cumulées.

Des rapports "mal documentés" ?

Pour autant, de nombreuses associations dénoncent le manque d’action des dirigeants français et européens. Dans une note d’information du 20 avril 2023 concernant l’analyse des risques de présence des PFAS, qui entrent dans la famille des "polluants éternels" - analyse dirigée par l’Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable - l’association Robin des Bois, et reproche aux instances des rapports "mal documentés". 

"Le rapport n’évoque pas les PCB et les autres substances très persistantes comme les organobromés. Isoler les PFAS et les mettre en exclusivité dans la vitrine des dérives industrielles, c’est succomber à la manie des Top Ten et renoncer à prendre en compte l’effet cocktail de tous les poisons immunodépresseurs, perturbateurs endocriniens, cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques", explique-t-elle. 

"Le problème est que conformément à une vieille manie de rétention typiquement française, les noms du fleuve et de la commune dans ces documents étaient partiellement floutés et que les collectivités et les populations concernées n’ont pas été informées au moment de leur publication", avance même l’association, parlant "d’omerta partagée entre le monde scientifique et le monde politique".

"Ça va dans le bon sens, mais il faut du temps"

Deux réalités se font donc face, entre urgence et nécessaire lenteur : l’impunité des pollueurs et l’urgence d’une eau en bon état face à la lenteur des actions publiques et au temps de recul nécessaire à la communauté scientifique pour réaliser ses diagnostics. 

"Beaucoup d’efforts ont été faits", note tout de même Émilie Lance, notamment dans le traitement des eaux pour diminuer par exemple la part de métaux lourds grâce à des plantes spécifiques implantées dans des bassins de rétention qui permettent une épuration. Autre exemple : la diminution significative des teneurs en phosphore dans les années 1990.

Des résultats encourageants également du côté des pesticides. Selon le Commissariat général au développement durable, l'indice d'évolution de la présence de pesticides dans les cours d'eau entre 2009 et 2014 a baissé d’environ 10%, grâce notamment à l’interdiction de plusieurs substances. Il y a un vrai changement de mentalité, une prise de conscience, se félicite Émilie Lance. "Avec les réglementations et la prise de conscience, ça va dans le bon sens, mais il faut du temps, ça va peut-être s'améliorer dans la dizaine d'années à venir", conclut l’écotoxicologue.