REPORTAGE - On a passé une journée aux Gay Games, ces Jeux où le sport est secondaire

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REPORTAGE - On a passé une journée aux Gay Games, ces Jeux où le sport est secondaire
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Encore un peu confidentiels, organisés par des bénévoles, ces "Jeux olympiques" amateurs, qui se tiennent cette année à Paris, offrent une belle vitrine à la communauté LGBT. Par-delà le sport, comme Europe 1 a pu le constater.

REPORTAGE

Bienvenue aux Gay Games, où les athlètes ne battent pas de records du monde, les spectateurs n'agitent pas de drapeaux, et la télévision ne diffuse aucune épreuve. Mais ici, "l'important, c'est de participer", et le message olympique porté par Pierre de Coubertin n'a jamais résonné aussi fort. Europe 1 a déambulé pendant toute une journée sur les sites parisiens qui accueillent cette année la dixième édition de l'événement né en 1982 à San Francisco, et où le partage et la solidarité supplantent l'intérêt sportif.

S'assumer tel que l'on est 

Le stade nautique Maurice-Thorez à Montreuil n'avait sans doute jamais connu pareille affluence un mercredi matin. Sous les applaudissements et les encouragements d'environ 300 personnes, deux femmes s'avancent près du bassin. Le dos droit, la tête haute, et la démarche assurée. Elles sont rondes, ont conservé leurs poils sous les aisselles, et brillent dans leurs maillots de bain à strass. Ces Américaines, baptisées les Subversive Sirens (les "sirènes subversives"), ont fait spécialement le déplacement pour participer à l'épreuve de natation synchronisée. Chacune de leurs acrobaties aquatiques, même les plus approximatives, suscitent les hourras des supporters pour qui ces jeunes sportives étaient jusqu'alors de parfaites inconnues. Un couple mixte leur succède. L'homme porte un maillot une pièce doré, le même que sa partenaire. Il a osé, et là encore, les spectateurs en sont ravis.

Avec le patinage artistique, l'épreuve de natation synchronisée est l'une des plus emblématiques des Gay Games. Et si le plaisir des participants et des spectateurs est évident, le sérieux et la concentration sont aussi au rendez-vous. Les concurrents sont notés par un jury, même si tous obtiennent une médaille à l'arrivée, du premier au dernier.

"Un sport de filles", le cliché à combattre 

C'est maintenant au tour des Français d'exécuter leur chorégraphie dans le grand bain, au son de Freedom de Pharrell Williams. Christian Frigerio, 48 ans, est d'origine italienne. Après 20 ans passés à Paris, il a gagné Toulouse, où il a rejoint il y a peu le TNS (Toulouse Nat'Synchro). À la piscine de Montparnasse, où il s'entraînait avec son club de natation sportive, il observait du coin de l'œil les filles du club de natation synchronisée. "J'étais médusé de voir ce qu'elles parvenaient à faire. Et puis un jour, on m'a dit qu'ils avaient besoin de garçons pour un gala, alors je me suis lancé", raconte-t-il naturellement. Le coup de foudre opère.  

La Fédération française de natation a mis du temps avant d'autoriser les hommes à participer aux compétitions. Depuis quatre ans seulement, après des années de lutte, ils peuvent officiellement concourir lors d'épreuves mixtes, c'est-à-dire en duo avec une femme. Aux Gay Games en revanche, chacun fait ce qui lui plait, et Christian, lui, évolue dans l'eau avec Nicolas Speranza, 46 ans, son coéquipier au TNS. Tous deux assurent n'avoir jamais eu à affronter de brimades homophobes, malgré "une pression sociale importante". "Dans la tête des gens, c'est un sport de filles. Alors qu'il est hyper complet. Quand on est enfant, c'est dur de surmonter cela. Mais nous, adultes qui nous assumons, on s'en fout ! Pour les homos, il y a moins de barrières finalement. On se dit : 'tant qu'à faire, allons-y franco…'", glisse Christian.

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Christian Frigerio et Nicolas Speranza ont représenté la France lors de l'épreuve de natation synchronisée.

Pour Franck Lahangue, l'un des deux précurseurs de la natation synchronisée masculine en France, tout n'a pas été aussi facile. "J'ai commencé à la fin des années 80, et à l'époque, on en a pris plein la gueule", se souvient celui qui participe désormais en tant que juge sur l'épreuve. Des moqueries, des ricanements, des "tarlouze" criés depuis les gradins… Il en a entendus pendant des années. Des temps compliqués dont Franck veut faire fi pour se concentrer sur l'avenir. "Le fait qu'un petit garçon pratique la danse est complètement rentré dans les mœurs. On souhaite la même chose pour notre sport", soutiennent les deux nageurs, avant de regagner les vestiaires.

"Rompre avec le virilisme du sport"

À quelques kilomètres de là, le petit gymnase des Vignoles, dans le 20ème arrondissement de Paris, accueille l'épreuve de handball. Ici, les matches se succèdent entre des équipes recomposées à la dernière minute, faute de joueurs. À première vue, la compétition ressemble plus à un tournoi du dimanche qu'à une grande rencontre internationale, mais qu'importe. Antoine, le gardien, a déjà enchaîné quatre rencontres depuis le début de la matinée, et continue de pousser ses coéquipiers : "On est solides et on s’amuse surtout !"

Joseph Vithaya, qui occupe le poste d'arrière, participe là à ses premiers Gay Games. "Je voulais vivre un grand événement international où, en tant qu'homo, on se sent accueilli. Ça fait du bien, après ces dernières années où l'on a eu des rétropédalages, notamment à cause de La Manif pour Tous", estime le handballeur amateur. "Les Gay Games nous permettent d'être visibles, de dire qu'on est normaux. Oui, 'normaux'… C'est fou de devoir dire ça, encore aujourd'hui." Avant d'intégrer le club AquaHomo, qui rassemble différentes disciplines, Joseph n'avait jamais adhéré à une association sportive. "Dans les clubs hétéros, il y a davantage de compétition. Nous, quand on perd, ce n'est pas grave. On s'est battus, on a kiffé et c'est le plus important", soutient-il. Un avis partagé par Frédéric Pottier, délégué interministériel à la lutte contre la haine anti-LGBT. Lui-même hétéro, participant aux Gay Games, il veut "rompre avec le virilisme du sport".

Un havre de bienveillance pour ces sportifs amateurs

C'est une autre raison qui a poussé Jean-Noël Besnier, bénévole aux Gay Games, à intégrer les Front Runners, un collectif mondial de coureurs LGBT. Tout en orientant les coureurs étrangers engagés sur les épreuves d'athlétisme au stade Charléty, il prend le temps de nous raconter son histoire. L'athlète, spécialiste du 400 mètres haies, évoluait à un bon niveau pour un amateur "dans un club classique". Mais il a senti petit à petit le poids de l'âge lester ses performances, et cela l'a quelque peu miné. "Dès qu'on ne peut plus courir vite, on se trouve nul. La seule manière de reprendre la course a été pour moi d'intégrer ce club où l'ambiance est très bonne, très conviviale, sans prise de tête", assure-t-il.

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Christine et Jean-Noël font partie de l'antenne parisienne des Front Runners, un collectif de running LGBT mondial.

En revanche, pour Christine, sa partenaire de course, la motivation est autre. Cette femme de 44 ans, lesbienne, se bat pour "la normalité". "Qu'est-ce qu'on en a à faire de l'orientation sexuelle ? On a tous deux bras et deux jambes", clame cette relayeuse gouailleuse et joyeuse, avant de prendre le départ de sa course à la va-vite. Ici, les athlètes sont classés par catégorie d'âge : 18-29 ans, 30-34, 35-39… Même les plus de 70 ans sont représentés (le plus vieux a 82 ans), qu'ils soient LGBT ou non, comme pour l'ensemble des Gay Games.

Ouvrir l'événement à tous, c'est défendre l'inclusion. Et se départir de l'éventuel grief de "communautarisme" que certains détracteurs s'empressent de dénoncer sur un tel événement. "Quand des amis m'ont opposé cet argument, j'ai répondu que c'était comme pour la Gay Pride : une manière de rendre visibles des gens invisibilisés", abonde Elisabeth, 33 ans. Pour cette jeune femme, engagée sur les épreuves du 100, 200 et 400 mètres, ainsi que sur le tournoi de tennis, son homosexualité ne lui a pas toujours semblé évidente. "Je me suis autorisée à aimer les femmes il y a seulement trois ans. Être ici aujourd'hui fait partie de mon parcours d'acceptation. Aller chercher ma tenue France, m'afficher aux Gay Games, poster une photo de mon podium sur Facebook… C'est important, ça montre que j'avance."

L'engouement très limité des spectateurs

Seul regret pour Lucille Govaere, une bénévole de 70 ans : que le public ne soit pas vraiment au rendez-vous. En observant les gradins vides de Charléty, qui peut accueillir jusqu'à 20.000 personnes, elle souffle : "En athlé, on n'a généralement pas beaucoup de spectateurs. Là, c'est comme pour le handisport : il n'y a que les parents ou les proches qui viennent." Le constat est malheureusement le même dans la salle de handball, ou lors des épreuves de tennis ou de squash.

Mais l'ambiance est au beau fixe et tout le monde s'attache à la préserver. Lucille s'en réjouit : "Comme on a des athlètes de tous les niveaux, des épreuves se terminent plus tard que prévu. Mais personne ne rouspète".

Il est vrai que l'on est bien loin de l'organisation millimétrée des championnats d'Europe d'athlétisme, qui se déroulent en ce moment à Berlin. Là, les échauffements et étirements se font à la hâte, les coureurs ne connaissent pas toujours leurs horaires de passage, et passent souvent plus de temps à discuter entre eux qu'à se mettre dans les conditions de la course. "Je n'ai jamais vu un merdier pareil sur une piste", rigole gentiment Christine, qui a fini par troquer son dossard français pour enfiler un maillot rouge et ainsi compléter l'équipe de relayeuses allemandes. Aux Gay Games, la solidarité s'étend au-delà de toute frontière.