Arbitrage vidéo : qu'est-ce qui ne tourne pas rond avec la goal-line technology ?

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Arbitrage vidéo : qu'est-ce qui ne tourne pas rond avec la goal-line technology ?
La goal-line technology avait été utilisée pour la première fois en Coupe du monde en 2014.@ YASUYOSHI CHIBA / AFP
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Le prestataire de la Ligue de football professionnel est pointé du doigt après une série d'incidents depuis le début de la saison.

ON DÉCRYPTE

On joue depuis un peu plus d'une demi-heure de jeu, samedi soir, au stade de l'Aube, entre Troyes et Amiens. L'attaquant sud-coréen de l'Estac Hyunjun Suk reprend un ballon de la tête. Le cuir vient s'écraser sur la barre transversale et rebondit sur la ligne. L'arbitre de la rencontre, François Letexier, siffle pour accorder le but car la montre accrochée à son poignet, censée lui signaler que le ballon est entré, a vibré. Mais les images de la modélisation retransmises à la télévision sont formelles : la ligne de but n'a pas été franchie.

L'arbitre de la rencontre Troyes-Amiens finit par annuler le but :



Contestation, confusion et finalement révision : après dix minutes de palabres en tous genres entre les officiels et les staffs des deux équipes, l'arbitre revient sur sa décision et le but est annulé. De telles scènes avaient déjà eu lieu le 30 septembre dernier à Caen, quand un but de Rennes avait été invalidé dans des circonstances similaires à cause de… drapeaux. Un cas de plus, mais peut-être aussi un cas de trop, alors que la Ligue de football professionnel (LFP) a annoncé jeudi dernier un recours étendu à l'arbitrage vidéo.

Un dysfonctionnement gênant. Que s'est-il passé samedi à Troyes ? L'ordinateur central qui enregistre la position du ballon via sept caméras disposées autour du but (une derrière et six en face) a envoyé un signal à la montre de l'arbitre. À tort. Et oui, même la technologie peut se tromper. "Le problème de cette goal-line technology (GLT), c'est que les gens s'imaginent que c'est le miracle total, qu'il n'y aura jamais de problèmes", insiste notre consultant Raymond Domenech, ancien sélectionneur des Bleus. "Ce n'est pas la première fois que ça arrive (La LFP parle de trois cas depuis le début de la saison, L'Équipe en évoque quatorze…) et ce n'est pas la première fois que les arbitres prennent la bonne décision. Tout ce qu'on peut faire, c'est de se dire : 'Voyons maintenant avec les techniciens de la goal-line technology pour qu'il y ait de moins en moins d'erreurs de ce genre et comment est-ce que l'on peut régler le problème techniquement'." Régler le problème, c'est ce qu'entendent faire, et vite, les autorités du foot français.

Un fournisseur sur la sellette. Les dirigeants de GoalControl, le fournisseur de la goal-line technology en France,  ont été reçus mardi à la Ligue de football professionnel (LFP), pour évoquer la multiplication de cas embarrassants cette saison. "Durant cette réunion, GoalControl a effectué une présentation technique, exhaustive et détaillée des événements constatés lors de la rencontre Troyes-Amiens. Un problème technologique et une défaillance humaine sont à l’origine de l’incident observé lors de cette rencontre", raconte un communiqué de la LFP.

"Dans un premier temps, la fréquence et l’intensité lumineuse des LED ont altéré le fonctionnement des caméras GoalControl avec pour conséquence la vibration à tort de la montre de l’arbitre. Dans un deuxième temps, le technicien en charge du contrôle dans le van dédié a mis plusieurs minutes pour vérifier les images reçues et informer le délégué de la Ligue." La LFP a enjoint GoalControl à prendre des dispositions : "vérification de la fréquence des LED", "mise en place de deux opérateurs au lieu d’un seul dans le van" et "mise en œuvre au plus tôt du système de GLT seconde génération pour la phase retour". La LFP conclut qu'elle a "clairement informé la société de la possibilité de résilier son contrat à la fin de la saison 2017-18 en cas de non amélioration du système sur la deuxième partie du Championnat."

Des enjeux commerciaux importants. Le contrat liant la LFP à la société allemande GoalControl, a été signé avant la saison 2015-16 et il court jusqu'à la fin de saison 2018-19. Il est inenvisageable de le rompre dès janvier car cela nécessiterait de modifier les dispositifs dans chaque stade, ce qui aurait évidemment un coût énorme. Mais pour ce qui est de la saison 2018-19, rien n'est sûr. Une montre qui sonne à tort, un employé qui tarde à répondre sur la validité du but, le camouflet pour une technologie abandonnée en deuxième mi-temps car jugée "pas assez fiable" : l'épisode troyen a évidemment fragilisé la position de GoalControl. L'enjeu est d'importance pour cette société, l'un des acteurs majeurs du marché, qui emploi 25 personnes en France et qui est en lice pour assurer le dispositif de goal-line technology lors de la prochaine Coupe du monde, l'été prochain, en Russie. L'entreprise allemande avait assuré cette prestation lors du dernier Mondial au Brésil, sans couac. Sa première saison en Ligue 1, en 2015-16, s'était elle aussi bien déroulée. Mais ensuite, ça s'est gâté. L'Équipe rappelle qu'en février 2017, la tenue fluo du gardien bordelais Cédric Carrasso avait fait sonner la montre de l'arbitre…

Ancienne employée de GoalControl, Suzana Cateignede, licenciée l'été dernier, décrit une société à la traîne au niveau technologique, avec parfois des montres que l'on faisait vibrer "à la main" quand il le fallait. "Quand j'y travaillais, il y avait déjà des bugs, mais on faisait des pieds et des mains pour que ça ne se voie pas, en parlant aux arbitres, aux délégués (de la Ligue)… On cachait les choses", reconnaissait-elle lundi dans un entretien à L'Équipe. Un autre ancien employé ajoutait : "En 2016, la direction de la boîte a changé, et le nouveau patron, l'ancien international allemand Simon Rolfes, n'a pas tout de suite investi dans notre technologie, alors qu'elle était déjà usée."

"Un prix plus intéressant". La France est le seul grand championnat européen à faire confiance à GoalControl. Les trois autres ayant recours à la vidéo, l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie, travaillent avec Hawk-Eye, dont la technologie est utilisée sur la majorité des grands tournois de tennis. "On a favorisé GoalControl, notamment parce qu'ils nous proposaient un prix (2 millions d'euros par an) plus intéressant", explique dans les colonnes de L'Équipe Frédéric Thiriez, qui présidait à l'époque la LFP. "Et on se disait qu'il ne fallait pas que Hawk-Eye détienne le monopole de la GLT en Europe."

Aujourd'hui, il n'est plus question de monopole mais de crédibilité d'un spectacle qui a tourné au ridicule, samedi, à Troyes, deux jours après l'annonce historique de la LFP, qui a officialisé l'introduction la saison prochaine de l'arbitrage vidéo (via les caméras de télévision) dans quatre autres situations de jeu : but marqué, penalty, carton rouge direct et identité d'un joueur sanctionné. "Alors que le football est enfin prêt, philosophiquement, à accepter l'idée de changer d'ère et d'introduire la vidéo pour répondre à trois ou quatre questions essentielles qui diminueraient le niveau d'injustice, il est foutrement incapable d'être prêt sur le plan de la technologie", écrit Vincent Duluc dans L'Équipe, mardi. Difficile à cet instant de ne pas partager ce constat.