Vivons-nous dans une "dictature du bonheur" ? Ce que nous avons pensé du livre "Happycratie"

  • A
  • A
Vivons-nous dans une "dictature du bonheur" ? Ce que nous avons pensé du livre "Happycratie"
Partagez sur :

Dans un ouvrage érudit et percutant, la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas livrent une charge en règle contre la "psychologie positive". Au risque de nous plonger dans la paranoïa ?

"Nous sommes devenus les esclaves de cette quête obsessionnelle du bonheur", et ce au détriment "de la recherche du savoir et de la justice". Tel est le constat que dressent la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas, dans l’un des essais phares de la rentrée : Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (éditions Premier parallèle). L’ouvrage constitue une charge en règle contre la psychologie positive et, plus largement, tout l’univers du développement personnel. Une bombe qui vise à réveiller en nous notre capacité d’indignation. Au risque, parfois, d’emporter sur son passage la bonne humeur du lecteur. On vous résume ce que l’on a pensé de l’ouvrage.

CE QUE L’ON Y TROUVE

"Le bonheur est partout. A la télévision, à la radio, dans les livres et les magazines, dans les clubs de gym, dans les assiettes et les conseils diététiques  […] Le mot est omniprésent, à tel point qu’il est très rare que nous passions une journée sans l’entendre". Les deux chercheurs s’attaquent de plein fouet à la psychologie positive (où l’art de trouver du positif en toutes circonstances) et de ses dérivés en tous genres. Chercheurs, coach, essayistes, journalistes… Leur ouvrage apporte un regard critique sur tous les arguments de ce courant de pensé né aux Etats-Unis à l’aube du 21e siècle, et qui prétend être capable d’analyser, voire de mesurer, ce qui rend un homme heureux, en dépit des circonstances dans lesquelles il vit.

Les problèmes surgissent lorsque la positivité devient une attitude tyrannique

À cause de l’omniprésence grandissante de la psychologie positive, "nous avons cessé de croire que le bonheur est lié au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin ; qu’il couronne une vie vertueuse ou qu’il est la maigre consolation accordée aux simples d’esprit. Bien au contraire, le bonheur est désormais envisagé comme un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par la volonté, le résultat de la maîtrise de notre force intérieure et de notre ‘vrai moi’", écrivent les auteurs, qui entendent alerter sur les risques d’une telle vision.

CE QUE NOUS AVONS AIME

Un message déculpabilisant. L’ouvrage a une vertu principale : nous faire déculpabiliser si nous ne parvenons pas à être heureux, malgré les ouvrages, les méthodes et autres produits de consommation censés nous y aider. En nous rappelant que tout le monde n’est pas né sous la même étoile et en nous incitant à prendre garde à tous ces "services, thérapies et produits qui promettent une transformation émotionnelle et aident à la mettre à œuvre", le livre "Happycratie" fait en effet office de poil à gratter. Il réveille en nous notre capacité d’indignation face à un quotidien parfois injuste et dénonce les effets d’une "positivité" excessive qui voudrait que le bonheur ne dépende que de l’individu.



Les auteurs n’appellent pas non plus leurs lecteurs à se morfondre et à cultiver la négativité. "Tirer des motifs positifs d’une situation délicate, nourrir une idée positive de soi-même, c’est une bonne façon d’affronter les difficultés de la vie", reconnaissent-ils. Mais ils précisent aussitôt : "les problèmes surgissent lorsque la positivité devient une attitude tyrannique […] imputant systématiquement aux personnes […] la responsabilité de leurs infortunes et de leur impuissance".

Une histoire éclairante de la psychologie. Les auteurs nous montrent également comment la psychologie positive a gagné en crédibilité, en très peu de temps, malgré une absence quasi-totale de références scientifiques probantes, la plupart des études publiées en la matière arrivant à des résultats contradictoires. Selon l'ouvrage, de nombreux acteurs de la recherche en psychologie, des classes politiques ou économiques se laissent en effet séduire par l’essor de cette discipline sans être trop regardants sur ses fondements, un essor encouragé par des financements considérables.

Si la psychologie positive n’avait pas existé, les entreprises elles-mêmes l’auraient inventé

L’ouvrage fait aussi apparaître les liens, calculés ou non, conscients ou non, entre cet essor et le triomphe de l’ultralibéralisme, la psychologie positive semblant tomber à point nommé pour soutenir ce modèle. Le monde du travail devient incertain et mouvant ? Peu importe, le salarié peut trouver en lui-même les ressources pour s’adapter, répondent les "apôtres de la psychologie positive". Les inégalités ne cessent de s’accroître ? Certes, mais les biens matériels ne font pas le bonheur. "Si la psychologie positive n’avait pas existé, les entreprises elles-mêmes l’auraient inventée", concluent Eva Illouz et Edgar Cabanas.

Il s’agit selon eux de la même logique que celle qui fut à l’œuvre dans la seconde moitié du 20e siècle. La société avait alors besoin de citoyens engagés sur le long terme, dévoués à leur entreprise. Et la psychologie dite "humaniste" avait apporté une recette clé en main : l’homme heureux est celui qui subvient à certains besoins fondamentaux, tels que celui de sécurité, de vie sociale, d’appartenance et d’estime de soi. Avec le triomphe de l’économie de marché libérale, ce modèle "sur lequel s’étaient appuyés, tout au long des décennies précédentes, les théoriciens du management mais aussi de nombreux psychologues cliniciens, conseillers et éducateurs, cessa de fournir des réponses satisfaisantes". La psychologie positive apparaît alors "comme la solution toute trouvée" pour remplacer ce modèle.

CE QUE NOUS N'AVONS PAS AIME

Il s’agit, très clairement et de manière assumée, d’un ouvrage à charge. La "prise de conscience" voulue par les auteurs risque de "causer une douloureuse déception chez certains, au regard des attentes que les chantres du bonheur ont fait naître", préviennent-ils. Et c’est peut-être là le principal bémol de l’ouvrage : une tendance à vouloir mettre tout le monde dans le même sac. Les "chantres du bonheur", les "apôtres de la psychologie positive", parfois appelés simplement "eux" ou "ils" semblent, sous la plume des deux chercheurs, désigner un ennemi commun, presque compact, dont il faudrait se méfier en bloc.

Or les auteurs (Eva Illouz est pourtant directrice d'études en France) s’appuient principalement sur quelques auteurs anglo-saxons (certes très importants et influents) pour construire leur argumentaire anti-psychologie positive. Ils font fi des nombreux partisans de la psychologie positive, notamment français, qui tentent de concilier la culture de la positivité, de la gratitude, et de l’estime de soi, sans faire porter l’entière responsabilité du bonheur sur l’individu lui-même et sans prôner la soumission aux injustices et aux aléas du libéralisme (bien au contraire).

À lire trop vite l’ouvrage, le risque existe de tomber dans la paranoïa envers tous les auteurs estampillés "développement personnel", nombreux à s’inspirer de la psychologie positive. Happycratie doit donc être lu pour ce qu’il est : un appel à la prudence face à "l’économie du bonheur", une incitation à la recherche de justice et de connaissance. Et non comme une vérité révélée visant à nous détourner, définitivement, de la quête du bonheur.