Une étude détaille la vie des habitants des bidonvilles français

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Une étude détaille la vie des habitants des bidonvilles français
Camp de Roms en France@ JOEL SAGET / AFP
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En France, au moins 15.000 personnes vivent dans des bidonvilles. Pour la première fois, une étude associative examine leurs conditions de vie.

15.000 à 20.000 personnes vivent dans des bidonvilles en France, selon la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal). Pourtant, l’État ne fournit que très peu de données sur ces lieux de vie insalubres.

Pour la première fois, une étude menée par l’association Trajectoires, soutenue par la fondation Caritas et le Secours catholique, livre des informations détaillées sur les conditions de vie dans ces camps de fortune. Le quotidien La Croix en publie mercredi les premières conclusions. Entre 2013 et 2016, deux sociologues ont mené 899 entretiens dans dix bidonvilles répartis sur quatre territoires différents, un vaste échantillon représentant 5 à 7% des habitants des bidonvilles. Une première. 

Des migrations familiales, économiques et environnementales. Les habitants des bidonvilles français sont pour majorité des citoyens de l’Union européenne. 98% des familles interrogées sont de nationalité roumaine. Les 2% restants sont bulgares. Si 90% se déclarent roms, l’étude tord le cou au préjugé selon lequel les familles roumaines émigrent pour des raisons culturelles liées à la tradition rom.

Les facteurs déclencheurs de l’émigration de ces populations sont avant tout économiques et sociales. Les explications sont très souvent micro-locales, car 84% des habitants des bidonvilles proviennent de six départements roumains seulement. Parmi les causes évoquées pendant les entretiens : le chômage très fort, mais aussi une pollution locale permanente rendant impossible l’accès à l’eau potable.

Certains ont aussi fui leur pays parce qu’ils y étaient déjà mis à l’écart. 39% des personnes interrogées par les sociologues ont ainsi décidé d’émigrer après un exode rural raté. Venus pour la plupart des montagnes du nord de la Roumanie, ils ont été victimes de politiques discriminatoires dans les villes roumaines et reclus dans des quartiers ghettoïsés.

Les destructions de camps empêchent un suivi social régulier.
Olivier Peyroux, sociologue

Suivi social compliqué et accès aux droits inégalitaire. L’étude met en lumière le difficile accès aux droits des habitants des bidonvilles. 27% des personnes interrogées n’ont pas de domiciliation. Le statut juridique français du bidonville donne pourtant droit à une domiciliation aux gens qui y vivent. Mais, délégué à des associations débordées, l’accès à cette domiciliation est limité et le plus souvent temporaire, réduit à un an.

Pourtant, détenir une domiciliation fixe reconnue est primordial pour accéder aux droits sociaux. Ainsi, près de la moitié des citoyens des bidonvilles n’ont accès ni à l’aide médicale d’État (AME), ni à une couverture médicale.

Contacté par Europe1.fr, Olivier Peyroux est l’un des deux sociologues qui signent l’enquête. Il lie ce vide sanitaire au suivi social très compliqué à mettre en place. "Les destructions et déplacements réguliers de camps empêchent un suivi régulier personnalisé par les services sociaux. Nous avons pu constater une présence très faible des pouvoirs publics et de la protection de l’enfance sur le terrain."

Pour le sociologue, des solutions concrètes existent pourtant pour améliorer le suivi de ces populations, sur l’exemple de nos voisins : "Au Royaume-Uni, on embauche des assistantes sociales roumaines. Elles sont plus à même de comprendre le parcours des gens, et grâce à la maîtrise de la langue, on peut organiser un suivi conjoint avec les services sociaux du pays d’origine qui peuvent informer sur la situation originelle de la famille."

Un enfant sur deux non scolarisé. Conséquence de ce manque de suivi : plus d’un enfant sur deux n’est pas scolarisé entre 6 et 16 ans. Pire encore : 30% de ces enfants n’ont jamais été scolarisés ni en France, ni dans leur pays d’origine. Quant aux 16-18 ans, seuls 5% continuent à étudier.

Au manque de suivi s’ajoute l’attitude de certains maires qui refusent d’admettre les enfants roms dans leurs classes. En 2014, une étude du Centre européen des droits des Roms dénonçait la politique de maires de région parisienne notamment.

"Cet indicateur de scolarisation catastrophique est très inquiétant", alerte Olivier Peyroux. "Il rend l’insertion professionnelle quasi impossible. Quand on est analphabète à 18 ans, c’est très compliqué de trouver un emploi, que ce soit en France ou ailleurs."

Emploi : débrouille plutôt que réinsertion. Si les habitants des bidonvilles y restent en moyenne cinq ans avant de se réinsérer professionnellement, les démarches pour trouver un emploi restent très compliquées. La plupart des programmes d’insertion professionnelle exigent un niveau de Français que la plupart n’ont pas.

Les sources de revenus de ces familles proviennent donc en grande majorité de la récupération de ferraille et de la mendicité. "Cette mendicité et la traite des enfants existent, mais restent marginales. Les chiffres de la police et de la justice en région parisienne font état de 5 à 10% de mineurs utilisés pour mendier ou se prostituer", explique Olivier Peyroux.

L’enquête de l’association rapporte des témoignages de familles endettées vis-à-vis de l’intermédiaire qui leur a permis de passer en France. Adviennent des situations de "servitude pour dette", sous forme de mendicité forcée ou de proxénétisme.

La situation française est régulièrement dénoncée sur la scène internationale mais rien ne bouge.
Olivier Peyroux, sociologue

Des engagements internationaux violés. La non-scolarisation des enfants des bidonvilles français conduit la France à enfreindre ses engagements internationaux. La Convention internationale des droits de l’enfant signée par la France garantit en effet le droit à l’éducation pour tous les enfants sans distinction d’origine ou de nationalité.

"Régulièrement, la situation française est dénoncée sur la scène internationale. Mais rien ne bouge", déplore Olivier Peyroux. "Il y a une forme de cécité des pouvoir publics français. On fait comme si ces gens n’étaient pas sur le territoire, en attendant qu’ils soient déplacés dans la ville voisine. Tout le monde se renvoie la balle."

Le sociologue préconise d’arrêter le déplacement incessant des campements et réclame l’organisation d’un suivi social efficace, axé en priorité sur les enfants.