M. Chat, le street artist qui agace la RATP

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M. Chat, le street artist qui agace la RATP
@ EUROPE 1/M.-A.B.
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REPORTAGE - Cet artiste reconnu est poursuivi par l'entreprise de transport pour une série de peintures réalisées lors des travaux de la station Châtelet. Europe 1 est allé à sa rencontre.

Un large sourire, des yeux rieurs et un pelage jaune qui percent la grisaille urbaine. Caché, juché, parfois ailé et souvent perché, Monsieur Chat est partout. Depuis plus de dix ans, les Parisiens croisent cet "ange-gardien" urbain au détour d'une rue, sur un toit, au coin d'une cheminée à la croisée des métros aériens. Ce mistigri jaune est l'œuvre de Thoma Vuille, street artist reconnu mondialement, qui "utilise la rue et l'environnement public comme une toile" afin de proposer "des fenêtres imaginaires au passant".

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Une figure poétique qui n'est pourtant pas du goût de la RATP. La régie de transports parisiens poursuit l'artiste pour six dessins réalisés en mai dernier sur des murs en travaux de la station Châtelet. L'entreprise lui réclame le paiement d'une amende de 1.800 euros. Mais M. Chat a refusé de payer et se retrouve ainsi devant le tribunal correctionnel de Paris mercredi. A la veille de ce procès, Europe 1 a voulu en savoir plus sur ce matou énigmatique. Nous avons donc passé une après-midi avec Monsieur Chat.

>> Mise à jour mercredi 29 octobre - Le procès a été annulé pour vice de forme. Les textes de loi pour lesquels Monsieur Chat était poursuivi ont en effet été abrogés. Son avocate, Me Agnès Tricoire, avait déposé une requête en nullité que le tribunal a validée mercredi.



Monsieur Chat signe sa toilepar Europe1fr

"Peindre en jaune, c'est comme si je tartinais du miel"

Mais revenons dans l'atelier parisien de Thoma Vuille. Sur toile, sa peinture se vend bien. En galerie ou via son marchand attitré. Il en vit. Devant nous, une toile sans cadre qu'il vient de vendre pour 2.000 euros. "Je fais des tableaux, je les vends. Tout le monde est content. C'est une économie", assume l'artiste. "Ma peinture, elle est pas chiante", poursuit-il.  Et quand on lui demande d'expliquer son art, Thoma Vuille tâtonne, comme si l'artiste ne faisait plus qu'un avec son avatar, un chat à la fois énigmatique et naïf, ouvert mais caché. Puis il retombe sur ses pattes. "C'est flou. La peinture, c'est…tu peins. Je vais vous montrer". Direction la pièce d'à côté, là où la magie opère.  

>> VIDEO - Une oeuvre de M. Chat en une minute : 



Une oeuvre de Monsieur Chat en une minutepar Europe1fr

Il tend une toile et démarre une œuvre. Il commence par la signer. Une habitude ? "C'est à l'instinct. La signer au début, c'est comme armer le chien d'un pistolet". Sous le marqueur, d'une ligne claire, se dessine la silhouette singulière des toits de zinc de la capitale. Puis il regarde par la fenêtre. "De quelle couleur est le ciel ? C'est un bleu clair. Un bleu clair blanc". Le toit, le ciel, et le chat qui va bientôt revêtir son jaune fétiche. "J'adore le jaune. Peindre en jaune, c'est comme si je tartinais du miel. J'aime bien être en contact avec cette couleur".

"Il fallait mettre cette émotion dans la rue"

M. Chat est sympa. Sur le chemin de son antre, l'atelier de l'artiste situé aux abords de Paris, le minet apparaît ici et là, sous toutes ses formes et toutes ses tailles, sur un mur ou une borne électrique. Il vous montre le chemin. Il vous attend. Il ronronne. Chez lui, par taches jaunes, il est partout. Ici en carton, parmi des magazines. Là sur un fond bleu. Ailleurs, il surgit d'une gravure en noir et blanc déchirant de son jaune pop une austérité classique. M. Chat n'a pourtant pas toujours été jaune.

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"Le premier chat, je le peins en 1997 à Orléans. C'est les gens, les Orléanais qui l'ont baptisé au fur et à mesure Monsieur Chat", raconte Thoma Vuille. L'inspiration lui vient d'un dessin d'enfant. L'artiste est alors étudiant aux beaux-arts. Lors d'un atelier dessin qu'il anime dans une école, une petite fille lui tend, dans un grand sourire, un dessin de chat. "Quand elle a fait ce dessin j'ai eu une émotion particulière. Je me suis dit qu'il fallait mettre cette émotion dans la rue", se souvient-il. Monsieur Chat commence à envahir les rues de la petite ville du Loiret. D'abord vert, le dessin grandit et mute jusqu'à sa forme actuelle.  

"Le chat m'a transporté, comme le chat-botté"

"J'ai toujours peint. Le chat m'a transporté, c'est lui qui m'a professionnalisé. C'est comme l'histoire du chat-botté", s'amuse aujourd'hui Thoma Vuille. Son avatar envahit d'autres villes comme Saint-Etienne ou Nantes et commence à faire parler de lui avant d'atterrir sur les toits de Paris en 2000. Il est alors repéré par un grand amateur de félins, le réalisateur et artiste français Chris Marker. Il lui consacre un de ses films documentaires les plus reconnus "Chats perchés", tourné en 2002.

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© EUROPE 1/M.-A.B.

"Ce film est dédié à Monsieur Chat et à tous ceux qui comme lui créent une nouvelle culture", écrit le vidéaste en conclusion de ce jeu de piste poétique dans les rues de Paris. Chris Marker le fait ainsi connaitre du grand public avec la projection du film à Beaubourg en 2004. Pour l'occasion, Monsieur Chat investi la Piazza du Centre-Pompidou avec "le plus grand Chat du monde" et envahit les pages d'un numéro du quotidien Libération. Dès lors, Monsieur Chat n'a plus de limite et s'envole pour Sarajevo, Amsterdam puis New York en 2006, à l'occasion du Tribecca Film Festival.

"Je leur ai fait un sourire et ils m'envoient en correctionnelle "

"J'aime pas les embrouilles. Je suis un petit gars discret", confie Thoma Vuille en continuant sa peinture. En mai dernier, M.Chat a voulu faire "une grosse blague à des collègues du bâtiment". Dans les couloirs de la station de métro Châtelet en réfection, il peint six matous. "Je leur ai fait des petits chats qui sourient et comme ça, quand ils viennent au boulot, ils sont happy". Mais la RATP porte plainte contre l'artiste qui a "sans autorisation préalable, tracé des inscriptions, signes ou dessins, en l'espèce des têtes de chat au préjudice" de l'entreprise.

Une accusation que Thoma Vuille réfute. "J'ai pris le droit de m'exprimer sur un mur en chantier, sans que cela ne génère de dégradation. Je leur ai fait un sourire et ils m'envoient en correctionnelle ", regrette-t-il. Depuis les chats de Châtelet ont été recouverts du carrelage blanc standard de la RATP. Depuis, M. Chat a reçu nombre de soutiens. Une pétition demandant à la société de transports de retirer sa plainte comptait plus de 20.000 signatures à la veille du procès. Des élus ont également porté secours au matou, comme le maire du XIIIe arrondissement de Paris et grand défenseur du street art, Jérôme Coumet, ainsi que le député-maire d'Orléans, Serge Grouard. Mais la RATP a maintenu sa plainte. Mercredi, le tribunal correctionnel de Paris aura donc à trancher dans l'art.