Maltraitance infantile : pourquoi il y a urgence

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Maltraitance infantile : pourquoi il y a urgence
Ces dernières semaines, les faits divers tragiques se sont succédé.@ AFP
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Le premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants sera annoncé le 1er mars par la ministre des Familles et de l’Enfance. Pour les associations, l’urgence est réelle. 

En France, tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son mari. Les campagnes de sensibilisation contre les violences conjugales viennent le rappeler chaque année. A contrario, aucun chiffre national ne filtre sur la maltraitance infantile. Et pour cause, il n’y en a pas, comme le rappelle Le Figaro.

Des données éparses. Ce vide statistique s’explique avant tout par la difficulté de recouper les chiffres de l’aide sociale à l’enfance avec ceux du ministère de la Justice, de l’Intérieur ainsi que des cellules de recueil des informations préoccupantes (CRIP), animées par les départements.

"L’Observatoire national de la protection de l’enfance, l’ONPE, est censé faire remonter toutes ces informations, mais les seuls chiffres dont on dispose datent de plusieurs années et ne reflètent qu’une petite partie de la lorgnette", regrette Michel Martzloff, secrétaire général de l'association L'Enfant Bleu-Enfance Maltraitée, joint par Europe1.fr.

Les départements n’ont pas de système cohérent les uns par rapport aux autres

"On est dans le flou le plus total". "On est dans le flou le plus total. Les seuls chiffres fiables sont ceux remontés par la police ou le ministère de la Justice, mais encore une fois, ils ne reflètent pas du tout la maltraitance. Les départements, eux, n’ont pas de système cohérent les uns par rapport aux autres… Et selon l’aide sociale à l’enfance, entre 280.000 et 300.000 enfants sont placés ou sont aidés à l’intérieur de la famille par un acteur social. Mais certains sont simplement des enfants délinquants", déplore-t-il encore. "Certains décès sont également attribués à des causes autres parce que plusieurs médecins ne savent pas les identifier. Un bébé secoué peut être déclaré mort de mort inattendue, par exemple". D'après l'Ordre des médecins, seuls 2 à 5% des signalements émanent d'ailleurs du corps médical.

Un mal sous-estimé. Face à ce manque de visibilité, L’Enfant Bleu a donc choisi de se tourner vers les instituts de sondage. Et l’étude menée en 2015 avec l’institut Harris témoigne d’une sous-estimation du phénomène à l’échelle hexagonale : 14% des Français déclarent avoir été victimes de maltraitances (physiques, sexuelles et psychologiques) au cours de leur enfance.

"Il est urgent que l’on ait des chiffres qui relèvent d’une démarche scientifique", abonde Martine Brousse, présidente de la fédération d’associations La Voix de l’Enfant. Il y a une méthodologie qui est en train de se mettre en place. On va y arriver, assure-t-elle, alors que Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes dévoilera le 1er mars prochain le premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants.

Tout ce qui concerne l’enfant est dévalorisé.

"Un manque de volonté politique". "Tout ce qui concerne l’enfant est dévalorisé", dénonce quant à elle Anne Larcher, directrice du Centre français de protection de l’enfance (CFPE). "La défense des droits des enfants n’est pas portée. Il faut davantage de coordination et un accompagnement plus harmonisé", plaide-t-elle. À trop multiplier les sources de détection et de traitement des cas de maltraitance, plusieurs informations finissent même par se perdre. "Très souvent, si un signalement est fait dans un département, il suffit que les parents déménagent pour ne plus être inquiétés", nous explique Anne Larcher. Le coupable, selon elle, est tout trouvé : "il y a un manque de volonté politique. Les conseils départementaux diminuent la part d’argent public pour augmenter les investissements destinés à l’accueil des personnes âgées car, contrairement à eux, un enfant n’est pas un électeur", s’emporte-t-elle.

Les cas médiatisés ne sont que la partie immergée de l’iceberg.

"Ces cas extrêmes banalisent la violence ordinaire". Ces dernières semaines, les faits divers tragiques se sont succédé. Le 9 février, une mère de famille a été placée en garde à vue, soupçonnée d’avoir frappé ses enfants à coups de câble électrique. Dans la nuit du 5 au 6 février, le petit Yannis, 5 ans, est décédé, vraisemblablement des suites d’une punition imposée par son beau-père. Ce dernier l'aurait obligé à courir plusieurs kilomètres à demi-nu, parce que l’enfant avait fait pipi au lit.

"Ces cas médiatisés ne sont que la partie immergée de l’iceberg", estime auprès d'Europe 1.fr Jeanne Weber, secrétaire générale de l’Association pour l’information et la recherche sur l’enfance (AFIREM). "Ces cas extrêmes banalisent la violence ordinaire", défend même Anne Larcher. Et de rappeler qu’il n’y a pas de violence acceptable. Les cas jugés aux assises commencent d’ailleurs souvent par des violences ordinaires.

Un signalement trop peu fréquent. Repérer les violences, quelles qu’elles soient, représente une autre difficulté concrète pour les professionnels de la maltraitance infantile. "Tous les professionnels au service de l’enfance devraient être formés à détecter des signes de maltraitance, et à savoir comment réagir", continue Michel Martzloff, qui fait partie, avec une vingtaine d'experts, de la commission réunie par le ministère en vue du lancement de son plan de lutte. "Certains responsables de crèche me disent ‘on a des gros doutes mais on préfère attendre’. Ce n’est pas normal. Les suspicions de maltraitance doivent toujours être signalées. Tous les enfants sont nos enfants".

Il n’y a pas une volonté de la part du grand public de se mobiliser.

"Si une femme se fait battre dans la rue, les gens vont intervenir. Pareil pour un chien. Si c’est un enfant en revanche, les gens ont tendance à se dire que cela concerne uniquement la sphère familiale. Il n’y a pas une volonté de la part du grand public de se mobiliser", observe-t-il par ailleurs. "Les gens ne se sentent pas collectivement responsables des enfants", confirme Anne Larcher, qui pointe dans la plupart des cas un "manque de vigilance de l’entourage". En 2015, 45% des gens interrogés par HarrisInteractive disaient pourtant soupçonner un cas de maltraitance dans leur entourage.

Pour davantage de sensibilisation. La plupart des associatifs plaident ainsi pour une plus grande visibilité du 119, le numéro gratuit – et anonyme, pour ceux qui le veulent - qui permet de faire un signalement en cas de suspicion. Le plan ministériel lancé début mars entend justement contribuer à développer la communication autour de la maltraitance des enfants. La Voix de l’Enfant, dans le même temps, lancera une campagne de sensibilisation sur le phénomène du bébé secoué. "Il y en a pour la sécurité routière, pour la SPA, il y a de la place pour tout le monde", juge sa directrice.

La communication pourrait ainsi permettre de sensibiliser les Français à ce problème encore sous-estimé. L’association l’Enfant Bleu a d’ailleurs déjà pu en vérifier les vertus. "On a fait beaucoup de communication et en un an, une centaine d’enfants nous ont joint directement sur Facebook pour nous dire qu’ils étaient en situation de danger. On a vu le nombre d’appels augmenter de 50%", confie Michel Martzloff, qui conclut : "L'État consacre 7,1 milliards d'euros à la protection de l'enfance. En utilisant les moyens dont on dispose, on peut déjà améliorer les choses, et sortir des centaines d’enfants de la maltraitance". Peut-être même des milliers.