L'école est-elle assez adaptée aux garçons ?

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L'école est-elle assez adaptée aux garçons ?
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Le 4 février sort École : la Fracture sexuée. Le but de l'ouvrage : dénoncer l'inadaptation de l'école aux garçons. Débats en vue.

Il ne plaide pas pour la fin de l'école mixte, mais tout de même pour un apprentissage adapté à chaque sexe. Jean-Louis Auduc, ancien directeur d’IUFM, spécialiste de la question des inégalités filles garçons, publie le 4 février École : la Fracture sexuée, aux éditions Fabert. Dans son ouvrage, il regrette que l'école ne soit pas suffisamment adaptée aux garçons, ce qui provoquerait leur décrochage scolaire. Europe 1 vous expose son point de vue, et les autres.

Le décrochage des garçons, une réalité. Jean-Louis Auduc part d'un constat. "L'échec scolaire précoce est plus important pour les garçons que pour les filles. Je l'avais déjà dénoncé en 2009 dans mon ouvrage Sauvons les garçons. Et depuis, rien a bougé !", explique-t-il à Europe 1.

Le constat de Jean-Louis Auduc peut être appuyé par de nombreuses statistiques. Selon une étude du Cnesco (conseil national d'évaluation du système scolaire), les garçons ont 47% de risques supplémentaires d'avoir déjà redoublé à 15 ans. Par ailleurs, selon le ministère de l'Education nationale, 57% des élèves sortant sans diplôme du système scolaire sont des garçons. Leur "retard", selon une autre étude du ministère, se constate quel que soit le milieu social dans lequel évolue l'enfant. Même sorte de constat du côté de l'OCDE : 59% des élèves français en "décrochage" sont des garçons. Et au delà des résultats scolaires, les garçons semblent aussi avoir davantage de problèmes de comportement : 80% des punitions seraient également destinées aux garçons, selon la sociologue Sylvie Ayral, citée par La Croix.

Les filles sont douées en français… et en sciences. Ces difficultés semblent s'accentuer particulièrement en français. 83% des filles "maîtrisent" le français en CM2, contre 77% des garçons, selon le ministère de l'Education. La proportion atteint même 86% contre 72% en troisième. Et le mythe du "garçon meilleur en sciences" ne semble pas se retrouver dans les chiffres. Si les garçons sont meilleurs en sciences à l'école primaire (73% contre 69%), la tendance s'inverse au collège (81% contre 76%). Et si les filles ne représentent "que" 46% des bachelières en filières "S", elles sont 40% à y avoir obtenu une mention "bien ou très bien", contre 33% pour les garçons.

Dans le supérieur, enfin, la part de femmes diplômées est supérieure à celle des hommes dans de nombreux domaines : droit et sciences politiques, économie et gestion, lettres/langues et sciences humaines ainsi que dans les métiers de la santé. Si les hommes restent majoritairement représentés dans les mathématiques, les filières d'ingénieurs, technologiques, de commerce ou de sport (qui donnent souvent, il faut le souligner, des emplois bien rémunérés), la quasi-totalité des "métiers de l'humain se féminisent", regrette Jean-Louis Auduc.

Une école trop… féminine ? Pour l'historien, les raisons de ces écarts filles-garçons sont triples. Première raison : l'indifférenciation des méthodes d'apprentissage. Selon lui, l'objectif de l'école (réussite scolaire, insertion professionnelle) doit être le même pour tous. Mais pas forcément la méthode. "Pour la lecture, par exemple, les garçons sont plus réceptifs à la méthode syllabique (l'apprentissage des sonorités, syllabe par syllabe). À des moments très précis, on peut donc proposer des apprentissages différents selon les sexes".

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Deuxième raison de ces écarts, selon l'auteur : l'Education nationale ne prend pas non plus assez en compte la période de sortie de l'enfance. Selon lui, "les filles, grâce à leurs règles, savent qu'elles ne sont plus des enfants. Les garçons s'en rendent compte plus difficilement, souvent plus tard. Car ils n'ont pas de marqueur clair. Il faudrait donc une sorte de rite, de cérémonie officielle, pour signifier aux élèves qu'ils sortent de l'enfance et les pousser vers la maturité".

Enfin, d'après l'auteur, les garçons seraient "en manque d'identification", de repères, du fait de la féminisation des métiers de l'éducation. "Les seules figures auxquelles ils peuvent s'identifier sont les footballeurs !", raille-t-il.  Selon l'Insee, en effet, 83% des enseignants de maternelle et de primaire sont des femmes. Et de telles proportions peuvent se retrouver chez les conseillères d'orientation ou les orthophonistes. Pour Jean-Louis Auduc, il faut donc faire de la pédagogie auprès des garçons. "Il faut leur dire que les métiers de l'humain (profs, médecins, magistrats etc.) sont autant des métiers d'hommes que de femmes".

Plus d'attention portée aux garçons. A première vue, cette analyse pourrait s'avérer contradictoire avec plusieurs autres études. Selon un rapport de 2013 de l'Inspection générale de l'Éducation nationale, l'école est bel et bien "sexiste", mais à l'encontre des filles : "les professeurs traitent les garçons de manière préférentielle, tout en étant convaincus d'être parfaitement équitables. Mieux considérés, perçus comme ayant plus de capacités, les garçons sont plus sollicités et font plus souvent l'objet de l'attention professorale. Ils semblent davantage évalués sur leur mobilisation cognitive, alors que les filles le sont surtout sur leur attitude positive", peut-on lire sur Le Figaro, qui cite le rapport. Mais selon Jean-Louis Auduc, cette étude est loin d'être opposée à son livre : "c'est justement parce que les garçons décrochent plus que les professeurs font davantage attention à eux !"

Un ouvrage potentiellement polémique. Il faut, toutefois, apporter quelques nuances. D'une part, l'écart entre filles et garçons s'est considérablement réduit entre 2000 et 2013 : en 2000, les filles étaient, par exemple, 12% plus nombreuses à avoir le bac, contre 7,5% en 2014.

En outre, les solutions et les analyses de Jean-Louis Auduc ne font pas l'unanimité. Ni contre elle, ni derrière elle. L'idée d'instaurer une approche éducative spécifique selon les genres, par exemple, ne convainc pas tout le monde. "Il y a peu d’évidences rigoureuses disponibles sur l’efficacité particulière des interventions ou des modèles adressés aux garçons", écrit par exemple Pierre Potvin, chercheur en psychoéducation, dans une étude. Certains craignent, également, l'émergence d'une "mentalité de guerre des sexes, appuyée sur une conception binaire du genre et des rapports de force : la réussite des filles s’opposant à celles des garçons et s’excluant mutuellement", lance sur son site Isabelle Billet, conférencière en sciences de l'éducation, réagissant à certaines thèses de Jean-Louis Auduc (notamment celle du "rite").



Sur le lien entre la "féminisation" du corps enseignant et le "manque de repères" que cela entraîne pour les garçons, les avis divergent encore. Sur ce point, Jean-Louis Auduc est soutenu par le psychologue Stéphane Clerget qui, dans Nos garçons en danger (2015, Flammarion), met en garde contre "le spectre d'un nouveau sexe faible".  D'autres, en revanche, soulignent par exemple que les manuels scolaires restent encore très largement "masculinisés". "Les femmes sont invisibles dans les sciences, dans l'histoire, la vie sociale et la culture. Les manuels tendent à persuader les élèves que les femmes n'y ont pas de réelle importance", analyse Nicole Mosconi, spécialiste des sciences de l'éducation, sur le site eduscol.education.fr.

Enfin, les spécialistes s'écharpent sur un dernier point, peut-être le plus crucial : le fait d'être "biologiquement" un garçon joue-t-il vraiment un rôle dans le décrochage scolaire ? Pour Jean-Louis Auduc, cela ne fait pas de doute : le garçon, qui n'est pas aiguillé par les règles, sort moins vite de l'enfance et cela le rend moins apte à l'école. Dans leur étude "La Fabrique des garçons", les chercheurs Sylvie Ayral et Yves Raibaud tentent en revanche de montrer comment ce sont les stéréotypes, transmis par la famille, l'école ou les réseaux sociaux, qui détournent les garçons d'une scolarité apaisée. "Dès leur plus jeune âge, on éduque les garçons à l’agressivité, la compétition […] s’ils sont trop sages, leurs camarades vont les traiter d’intellos, de 'gonzesse'", selon Sylvie Ayral, interrogée par Les Inrocks. Dans une telle optique, mieux vaut donc se concentrer sur la lutte contre les stéréotypes, plutôt que sur la mise en place d'un apprentissage spécifique aux genres.