Le "joint électronique" divise les autorités sanitaires

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Le "joint électronique" divise les autorités sanitaires
@ AFP
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Le gouvernement a demandé des contrôles sur les marques qui proposent un liquide de cigarette électronique goût cannabis, contenant une molécule dite "cannabinoïde". 

Les autorités sanitaires françaises peinent à accorder leur violon au sujet du "joint électronique", du nom donné au liquide de cigarette électronique fait à partir d’une molécule issue du cannabis. "La commercialisation et l’achat de ces e-liquides sont totalement interdits", dénonçait, mardi, Nathalie Richard, en charge de cette question à l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), dans une interview au Parisien. "On en voit de plus en plus", s’inquiétait-elle.

Mercredi, toutefois, le ministère de la Santé a pris une position inverse, affirmant, toujours dans le Parisien, que la vente de ces produits "apparaît comme légale", même si la ministre de la Santé a diligenté des contrôles auprès des fabricants et des vendeurs pour s’en assurer. Comment expliquer un tel imbroglio ? Ces produits sont-ils illégaux ? Dangereux ? Eléments de réponse.

Que contiennent ces liquides exactement ? Accessibles sur internet et dans plusieurs boutiques en France, parfois même fabriqués dans l’Hexagone, ces liquides de cigarette électronique ont un goût au cannabis et peuvent avoir certains de ses effets. Petit cours de biologie : le cannabis est composé essentiellement de chanvre. Ce dernier contient du THC, qui lui donne ses effets psychotropes. Mais il contient aussi du CBD, une molécule dite "cannabinoïde", qui possède de nombreux usages thérapeutiques, et sert parfois d'anxiolytique (utilisé contre l’anxiété) et d’anti-douleur dans certains médicaments. Or, c’est cette molécule qui se retrouve dans les produits commercialisés en France.

Est-il illégal de les vendre ? En France, il est interdit de vendre des produits comportant plus de 0,2% de THC, ce qui n’est pas (sauf fraude) le cas des e-liquides vendus en France. La fabrication, le transport et le don de CBD pur ne sont pas non plus légaux. En revanche, "la commercialisation de variétés de cannabis, dépourvues de propriétés stupéfiantes" est légale, indique le ministère de la Santé. Un flou juridique dans lequel se sont engouffrés les fabricants d’e-liquide, et qui explique l’imbroglio. Car si les consommateurs constatent un léger effet de détente après avoir vapoté leur "e-joint", aucune propriété stupéfiante n’a encore été formellement identifiée pour le CBD. "Ses effets psychoactifs sont encore mal connus, bien qu’on lui prête des effets sédatifs", reconnaît le ministère de la Santé.

Prendre la décision de commercialiser le CBD sans recul scientifique me semble hasardeux

Ce qui est clairement illégal, en revanche, c’est de présenter le cannabis "sous un jour favorable". Et l’objet des contrôles lancés par le ministère est de s’assurer que les marques ne le font pas. Mais là-encore, la formulation reste floue. Qu'entend-on par "jour favorable" ? En attendant une réponse, plusieurs vendeurs et/ou fabricants continuent de mettre "saveur cannabis" sur leurs produits

Ces liquides sont-ils dangereux ? En plus d’un flou juridique, ces e-liquides sont entourés d’un flou scientifique. Le CBD lui-même est méconnu. Des études menées en Suisse ont conclu que la molécule n’avait pas, en elle-même, de propriétés addictives. Mais ces recherches n’ont pas tranché sur la question de savoir si elle donnait envie de fumer du cannabis, comme l’aspartame pourrait donner envie de consommer du sucre par exemple. On sait également que l’Agence international anti-dopage a retiré le CBD de sa liste des produits dopants. Mais c’est à peu près tout ce que l’on sait sur cette molécule, et l’on en sait encore moins sur les liquides qui en contiennent.

"On pourrait tout à fait découvrir que le CBD peut être un bon palliatif au cannabis pour ceux qui en fument, mais aujourd’hui, rien ne nous permet de l’affirmer, ou de l’infirmer", résume dans 20 Minutes le psychiatre addictologue Dan Velea. Et de conclure : "Prendre la décision de commercialiser le CBD sans recul scientifique me semble hasardeux".