Une procédure d'urgence pour la maison d'arrêt de Strasbourg

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Une procédure d'urgence pour la maison d'arrêt de Strasbourg
La maison d'arrêt de Strasbourg, en 2002.
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C'est une procédure rare que le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, vient de déclencher.

En huit ans, il n'y en a eu que cinq. Mardi matin, une recommandation en urgence du contrôleur général des prisons, l’ex-maire de Reims Adeline Hazan, dresse un état des lieux déplorable de la maison d'arrêt de Strasbourg, située dans le quartier de l’Elsau. Non seulement ce rapport, paru au Journal Officiel, pointe des problèmes d'encadrement des quelques 700 détenus, de violences, mais il dénonce aussi des conditions de détention indignes, rappelant celles de la prison des Baumettes, à Marseille, elle aussi objet d'une recommandation en urgence, en 2012, et tristement connue pour sa surpopulation, son état de délabrement et ses conditions de vie et de travail désastreuses pour les détenus et le personnel pénitentiaire.

Des plaques électriques en marche pour gagner quelques degrés. Lors de leur visite à Strasbourg, en mars dernier, les contrôleurs ont pris la température dans les cellules. Et bien que l’hiver soit réputé rude en Alsace, dans le quartier des mineurs, en plein jour, il faisait 17 degrés. Une température faible, sans doute encore plus basse la nuit. Pour gagner un peu de chaleur, les jeunes détenus laissaient allumées en permanence leurs plaques chauffantes, au risque de provoquer un incendie au sein de l’établissement pénitentiaire.

Dans le quartier disciplinaire, la situation constatée était encore pire : à peine plus de 14 degrés. Les contrôleurs ont ainsi trouvé un homme transi de froid, vêtu d'un simple pyjama et d'une couverture. "C'est la tenue spéciale qui est faite pour éviter que les prisonniers attentent à leur vie", défend auprès d'Europe 1 Philippe Steiner, surveillant pénitentiaire du syndicat UFAP, qui trouve que le rapport "ne reflète pas tout à fait la réalité".

Cette situation désastreuse n'étonne pas Fanny Mérigot, membre du Groupement étudiant national d'enseignement aux personnes incarcérées (Genepi) : "Les problèmes de chauffage ont les a toujours sus parce qu'il y avait souvent des demandes. On nous écrivait des lettres pour nous demander des couvertures supplémentaires", raconte la jeune femme au micro d'Europe 1. Au sujet des températures, les surveillants pénitentiaires mettent en cause la lenteur des marchés publics, entrainant des délais beaucoup trop longs pour le lancement des travaux.

Des détenus vulnérables. Outre ces températures difficilement tenables, le rapport dénonce également l’eau glaciale des douches, un manque d'intimité et des sanitaires dans un état de saleté lamentable quand ils ne sont pas simplement hors d'usage. Kamel, qui sort tout juste de six mois de prison, a exprimé sa colère au micro d'Europe 1 : "On est là avec des cafards et tout, c’est même plus des souris, c’est des ragondins. [...] Les douches collectives sont crades à mort, le mur vous ne le touchez même pas tellement c’est gras, c’est sale."

Des conditions ravivant les tensions entre détenus. Mais les contrôleurs s'inquiètent aussi de la sécurité des prisonniers, car ces conditions de vie indignes créent des tensions entre les détenus. "Du fait de la surpopulation carcérale - parce qu'il y a plus de 700 détenus pour 445 - ils se retrouvent à deux, voire trois personnes dans les cellules. Il y en a un qui va devoir dormir parterre. Et c'est la guerre pour savoir qui va dormir par terre. Cette proximité un peu humiliante créée plein de tension entre les détenus", pointe Fanny Mérigot du Genepi.

Un viol dans une cellule. L’un d'eux, qui s'était plaint de son codétenu, a été victime d'un viol par ce même compagnon de cellule quelques heures plus tard. L'affaire fait d'ailleurs l'objet d'une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Strasbourg. "Je dénonce une absence de protection de l’intégrité physique d'une personne détenue. Là nous avons une personne détenue qui dit qu'elle est menacée sérieusement, un personnel médical qui le prend très au sérieux et qui voit son état d'angoisse. Et l'administration pénitentiaire qui dit "on vous changera de cellule quand il y aura de la place. Et ça c'est inadmissible", s'indigne Adeline Hazan. Et la liste des griefs ne s'arrête pas là. Le rapport dénonce aussi la présence de caméras de vidéosurveillance dans des salles à usage thérapeutique. Une pratique qui constitue une atteinte au secret médical.

En cinq ans, la situation s’est aggravée. La procédure d'urgence - très rare - déclenchée par le contrôleur général des prisons traduit la gravité de la situation. D'autant que certains constats avaient déjà été signalés en 2009. Ainsi, dans ce précédent rapport de visite, les contrôleurs tiraient la sonnette d’alarme dans leurs conclusions, préconisant de "poursuivre les travaux indispensables de rénovation des douches. L’état de certaines d’entre elles est inacceptable". Autre recommandation : "programmer des travaux pour la remise en service des points d’eau et des sanitaires dans les cours principales". Or, force est de constater avec la publication de cette recommandation en urgence, que les conditions de détention se sont encore dégradées dans cette maison d’arrêt en service depuis 1988.

L'association étudiante du Genepi dénonce d'ailleurs l'inertie des autorités. "La gravité de la situation était la même il y a six ans. Ce qui est dommage, c'est que le contrôleur fait un beau travail, mais ne peut rien faire. On voit bien, la France a été condamnée plusieurs fois par la Cour Européenne des droits de l'homme. Ce n'est pas pour cela qu'elle va prendre des mesures radicales, bien que l'on soit cinq fois plus condamné que les pays limitrophes, comme l'Allemagne et la Suisse", informe Fanny Mérigot.