L’Etat islamique et son armée de lolcats

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L’Etat islamique et son armée de lolcats
@ Montage Europe 1
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ENQUÊTE - Le groupe terroriste maîtrise parfaitement les codes de la web-culture, notamment pour recruter de nouveaux djihadistes.

Un selfie avec un doigt levé vers le ciel, un logo simple et efficace à la manière d’Apple, des photomontages de chat-mignons… Bienvenue dans l’univers de la “web-culture”. A quelques détails près. Les selfies ? Réalisés par des hommes barbus, brandissant leurs kalachnikovs vers le ciel. Le logo ? Présent sur le drapeau du groupe djihadiste le plus sanguinaire de ces dernières années. Les lolcats, eux, s’accompagnent de photos de décapitations.

Avec le nombre croissant d’Occidentaux rejoignant les rangs de l’Etat islamique, une interconnexion s’est opérée, depuis ces dix dernières années, entre la culture djihadiste traditionnelle et la web-culture. Le groupe terroriste, qui s’inspire en effet du web et de ses codes pour recruter de nouveaux djihadistes, s'en sert aussi pour communiquer de manière globale.

Cette porosité entre deux univers qu’a priori tout oppose s’inscrit dans un long processus de démocratisation de la culture djihadiste dans le monde. “Dans les années 2003, il y a eu un export de la culture djihadiste en Europe. Maintenant, on voit le mouvement contraire. On assiste à une culture du djihad globalisée enrichie par des éléments européens”, analyse Abdelasiem El Difraoui, auteur d'Al-Qaida par l’image (PUF, 2013).

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© Capture Facebook

Car Internet constitue donc une porte d’entrée pour rejoindre l’Etat islamique. “Comme les Occidentaux qui font le djihad n’ont pas une grande culture religieuse - ce sont généralement des convertis - le culture-web permet d'attirer les gens sur une base plus superficielle, pour ensuite les faire passer sur un endoctrinement plus profond”, estime encore Abdelasiem El Difraoui.

Un constat partagé par Benjamin Ducol, doctorant à l'université de Laval (Canada) et spécialiste de la radicalisation en ligne. “Si l'Etat islamique est si efficace sur Internet, c'est parce qu'ils ont recruté dans les pays Occidentaux. Il y a un effet de groupe des Occidentaux, qui, comme nous, passent la plupart de leur journée sur les réseaux sociaux et sur Internet. Et qui n'ont jamais changé leurs pratiques une fois sur place. Ce n'est pas tant une impulsion qui vient des membres fondateurs de l'Etat islamique”, constate le spécialiste.

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La part belle accordée à Internet au sein de l’Etat islamique s’explique aussi au regard de ce qui caractérise le djihadisme. A savoir, une contre culture contestataire, qui s’imprègne des autres sous-cultures, et donc Internet. “La contre-culture djihadiste a rapidement mis en place un certain nombre de codes et de symboles. Ce que l'on voit aujourd'hui, avec l'Etat islamique, c'est la matérialisation la plus frappante de ces codes, notamment en lien avec la culture geek”, détaille Benjamin Ducol, de l’université de Laval.

Les réseaux sociaux deviennent un outil de prosélytisme pour l’Etat islamique. “Le groupe s'en sert de manière assez stratégique et assez fine comme un outil de communication. L'objectif est d'attirer du côté de l'Irak et de la Syrie de nouvelles recrues, comme une entreprise qui communiqué sur ce qu'elle fait et sur l'intérêt de rejoindre sa marque”, conclut Benjamin Ducol.

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© Loltoshop de l'Etat islamique

>> Cette inter-influence entre la culture geek et les réseaux djihadistes se cristallise autour de trois symboles sur lesquels Europe 1 s'est penché :

#LE CHAT

Erigé en animal sacré sur le web, le chat constitue aussi l'un des symboles caractéristiques de l'Etat islamique. "Le chat est la passerelle la plus frappante entre islam et web-culture", abonde ainsi Benjamin Ducol. Dans la culture islamique, le chat est l'animal préféré du Prophète. "L'histoire de l'islam est imprégnée de cet amour du chat. Il y a également une anecdote qui raconte qu'une femme qui avait maltraité son chat n'irait jamais au Paradis. Une symbolique qui est aujourd'hui mise en avant par l'Etat islamique", explique Abdelasiem El Difraoui, auteur d'Al-Qaida par l’image.

Mais il a fallu attendre l'époque moderne et l'avènement d'Internet pour que ces créatures retrouvent leur statut d'animal sacré. "La démocratisation du haut-débit et des appareils photo numériques a eu pour conséquence l'inondation des plateformes de partage de vidéos ou de photos home made de chats de compagnie", peut-on lire dans l'Encyclopédie de la web-culture.

Des photos de chats publiées par l'Etat islamique

© Capture Facebook et Capture twitter

Et l'Etat islamique n'échappe à cette tendance. A côté des photos de Syriens décapités, fleurissent ainsi des photos de djihadistes câlinant des chats. Des comptes Twitter dédiés ont même vu le jour, comme Islamic State of Cat, Abu Fulan al-Muhajir, et Chechclearr. S'imprégnant de tous les codes de la web-culture, les djihadistes sanguinaires réalisent même de nombreux lolcats, ces images de chats accompagnées d'une légende. Une façon de boucler la boucle, puisque les lolcats les plus populaires sur la Toile sont très généralement des clins d'œil à l'Egypte ancienne, où les photomontages de chats sont censés représenter Dieu ou Satan.

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© I Can Has Cheezburger

Cet amour du chat s'inscrit par ailleurs dans une tendance plus large et très répandue sur la Toile : "le culte du mignon". L'exploitation à outrance des chats par l'Etat islamique est donc bien calculée. "Il y a un symbolisme pratique. Le chat est porteur d’une image très affective et tendre. Les gens qui aiment les chats, ou qui posent avec des chats, ne peuvent pas être méchants. Ce sont des gens qui aiment la vie. Ce sont des gens normaux. Le fait d'aimer les chats donne une image humaine aux djihadistes", analyse ainsi Abdelasiem El Difraoui, docteur en sciences politiques.

L’utilisation du chat, animal populaire s’il en est, sert également au recrutement de nouveaux djihadistes. La mise en avant de cet animal donne au groupe djihadiste une image d’un mouvement accessible, auquel il est facile de s’identifier. "Pour l'Etat islamique, ça rend la communication moins aride que ce qu'elle était auparavant. Le fait que l'on ait des individus qui communiquent sur des choses beaucoup plus accessibles, des symboles de la contre-culture, sans forcément s'intéresser au fond, permet de s'identifier plus facilement", constate Benjamin Ducol.

#LE DOIGT LEVÉ VERS LE CIEL

Autre symbole permettant d’entretenir un sentiment d'appartenance à une communauté : l'index levé vers le ciel. Ce geste, que l'on retrouve sur toutes les vidéos et photos présentant les djihadistes, est devenu l'un des symboles d'allégeance à l'Etat islamique. "L'index levé est un concept crucial des salafistes. Il sert à démontrer l'unicité de Dieu et de la communauté musulmane", explique Abdelasiem El Difraoui, qui date ce phénomène à deux trois ans.

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© Reuters

Et ce geste s'inscrit pleinement dans les codes de la culture-web. Sur Twitter, les selfies de djihadistes posant le doigt levé sont devenus un classique. "Ce geste est extrêmement influencé par la culture Internet : il est rapide, court, efficace et facile à faire. L'émergence d'Internet les a contraints à créer des raccourcis les plus efficaces possibles. Donc ils s'adaptent à cette culture de l'instantanéité. C'est la génération Twitter du djihad : le plus court, le plus efficace", analyse  Abdelasiem El Difraoui, pour qui ce geste peut également être rapproché des “likes” de Facebook.

L’index levé vers le ciel fait également écho aux “memes” sur Internet. "Le meme est une idée, ou un phénomène culturel qui est capable de se répliquer, de se combiner, de se modifier", définit l'Encyclopédie de la web-culture. Le geste de l'index levé se retrouve ainsi sur toutes les photos et toutes les vidéos de l'Etat islamique. Il est repris par des combattants, les geôliers, les femmes et même par les enfants.

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© Vice

"C'est une 'œuvre' collective qui n'a pas d'auteur. Il ne prend son sens que dans l'accumulation et dans l'anonymat", détaille encore l'Encyclopédie de la web-culture. Ce geste vise donc créer une identité de groupe qui transcende l’individu qui le réalise. L'index levé vers le ciel a par ailleurs une autre utilité : celle d'être identifié par les membres extérieurs à l'Etat islamique. Donc d’être reconnu en tant que groupe par leurs “ennemis”, à savoir les “impérialistes américains” et les “Occidentaux”.

#LE DRAPEAU

Dans la même veine que l’index pointé vers le ciel, le drapeau noir imprimé de caractères blancs constitue l’un des symboles de l’Etat islamique. D’abord, comme les autres drapeaux salafistes, l’étendard est de couleur noire. “Le noir a une signification à plusieurs niveaux : c'est la couleur de la guerre et aussi la couleur de la révolte Abbassides, un célèbre califat censé réinstaurer une orthodoxie dans le monde musulman. Cette couleur joue donc avec tout le passé de la culture sunnite (l’obédience de l’Etat islamique, ndlr)”, analyse Abdelasiem El Difraoui.

Etat islamique Syrie EIIL

© Reuters

A l’instar de nombreux drapeaux djihadistes, celui de l’Etat islamique s’inspire par ailleurs des textes du Coran. Le logo, un rond blanc malhabilement tracé aux trois inscriptions, correspond en effet à l’empreinte du sceau de Mohammed. Ce sceau était notamment présent au bas de rares lettres envoyées par Mohammed aux rois voisins, pour les convaincre de se convertir à l’islam. Aujourd’hui, le projet de l’Etat islamique est d’ailleurs le même : réinstaurer un califat qui aurait vocation à établir son contrôle politique sur l'ensemble du monde musulman et à en chasser les musulmans chiites.

Deux drapeaux djihadistes :

Drapeaux djihadistes

Si le message religieux véhiculé est donc ancestrale, la forme du drapeau de l’Etat islamique se veut moderne. Derrière l’apparente familiarité avec les autres drapeaux djihadistes, la forme de l’étendard de l’Etat islamique dénote. Sur le drapeau de l'Etat islamique, oublié les longs textes en langue arabe. Le message inscrit au dessus du logo est bref : “la ilaha illa Allah”, soit “il n’y a de dieu que Dieu” - un message court et efficace, qui rejoint celui du fameux index pointé vers le ciel. “La calligraphie basique qui le couronne, tranche avec les volutes compliquées des autres drapeaux salafistes et percute comme un ‘Just do it’ de Nike", résume Jeune Afrique.

La présence du sceau du prophète, lui, s'apparente presque au logo d'une marque. "Le logo, sobre et efficace, évoquerait presque la pomme croquée d’Apple”, analyse encore Jeune Afrique. Il permet, pour les personnes qui ne parlent pas l'arabe, d'identifier facilement le drapeau de l'Etat islamique. Une culture de l'image et de sa réception très prégnante sur Internet.

Le drapeau de l'Etat islamique

© EUROPE 1

En résumé, comme pour l’index pointé vers le ciel, l’Etat islamique a fait de ce drapeau, empreint de modernité et de tradition, un outil de communication, reconnu de tous. “Pour l'Etat islamique, le drapeau est devenu très répandu. On le voit sur toutes les photos présentant les membres de ce groupe djihadiste. C'est un outil d'identification immédiat et très puissant. C'est leur logo le plus connu”, résume Abdelasiem El Difraoui.

Pour étendre leur influence, l’Etat islamique propose d’ailleurs sur de nombreuses plateformes d’acheter son drapeau. Si bien, qu’en signe de soutien à ce groupe terroriste, il n’est pas rare de voir des drapeaux brandis à l’occasion de diverses manifestations. C’était notamment le cas lors du rassemblement  pro-palestinien, place de la République à Paris, en juillet dernier. A l’image d’Internet, qui n’a pas de frontière, le drapeau de l’Etat islamique dépasse, quant à lui, les frontières de l’Irak et de la Syrie.

Les achats en ligne de goodies de propagande de l'Etat islamique se font généralement sur Facebook :

Des teeh-shirt de propagande de l'Etat islamique

© Capture Facebook

Mais cette communication à outrance, notamment sur les réseaux sociaux, a ses limites. Certaines voix dissonantes au sein même de l’Etat islamique se font entendre pour dénoncer le côté superficiel des messages véhiculés sur Internet. A force d’abuser des lolcats et des selfies le doigt levé vers le ciel, les djihadistes risquent en effet de décrédibiliser leur mouvement.