"Jungle" de Calais : "On n’a pas l’habitude de voir ça en France"

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Thomas Sotto est parti en reportage dans la "jungle" de Calais, pour comprendre ce lieu emblématique de la situation des réfugiés.

REPORTAGE

"Quand on arrive ici, on est saisi. Parce que c’est grand, parce que ça ne ressemble à rien de ce que l’on connaît." A l’occasion de la Matinale spéciale d’Europe 1 à Calais, Thomas Sotto est parti à la découverte de la "jungle" et de ceux qui l’habitent, en compagnie de Stéphane Duval, le directeur du centre de jour Jules Ferry. Son association, La vie active, a été choisie par l’Etat pour gérer ce centre d’accueil.

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"Il fait très froid ici". Le sol est boueux. Entre les flaques d’eau, des tentes sont recouvertes de bâches en plastique vertes et bleues. "Il y a quelques mois ici, il n’y avait rien", se souvient Stéphane Duval. "On était dans une zone de dunes, il n’y avait aucune de ces maisons, de ces baraques. Tout s’est organisé avec des commerces, des réparateurs de vélos." Cette "nouvelle jungle", située en dehors de la ville, existe depuis mars 2015. Au mois d’avril, les autorités ont sommé les migrants de quitter l’autre "jungle", à côté de l’usine de produits chimiques Tioxide, où ils étaient installés. Une grande partie d’entre eux ont alors déménagé sur ce terrain.

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Photo de Victoire De Rincquesen


Un homme croisé sur place consent à raconter son histoire. "Je viens du Soudan. Je suis là depuis six mois", explique-t-il avant d’ajouter : "Il fait très froid ici. C’est dur, il y a trop de monde. Par exemple pour les douches, il faut se bagarrer. Si tu ne te bats pas, tu peux passer des mois sans te doucher. Pour tenir, je garde le sourire. Je crois qu’il faut sourire pour s’en sortir." Le camp est structuré par quartier et par nationalité. On voit de tout : des rues, des magasins, une baraque baptisée "School of Darfour" (école du Darfour, ndlr).

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Photo de Victoire De Rincquesen


Un camp "en dur". Pour Thomas Sotto, le lieu ressemble à zone de guerre ou de catastrophe naturelle : "On n’a pas l’habitude de voir ça en France", concède-t-il. "C’est le seul en France, le seul", déplore le directeur du centre Jules Ferry. "Il y a un an, je vous dis, on avait 350 repas à distribuer. Il y a quelques semaines, on était à 2.800 repas quotidiens... Avec ceux des femmes, on était à 3.000 repas par jour."

Un peu plus loin se trouve le Cap (centre d’accueil provisoire) ouvert mi-janvier. Ce premier camp "en dur", où ont été installés 125 conteneurs, doit permettre d’abriter 1.500 personnes. L’entrée en est strictement contrôlée. Les réfugiés qui ont la chance d’y avoir un hébergément doivent s’enregistrer. Stéphane Duval précise qu'"on ne leur demande pas de papiers d’identité, mais qu'ils nous donnent une identité". Un nouveau venu se fait expliquer les règles du lieu, avec notamment l'interdiction de fumer dans les cantinières et de s’y bagarrer. Ce jeune Afghan est arrivé en Turquie sans papiers, avant de passer par la Grèce, l’Autriche, l’Allemagne et Paris. Il estime que son voyage lui a coûté 5.000 euros au total.

Conteneur Calais

Photo de PHILIPPE HUGUEN / AFP


Une situation "angoissante" pour les riverains. De l’autre côté de la "jungle", les Calaisiens sont aussi directement confrontés aux migrants. Que pensent-ils de cette situation ? Pour une riveraine, dont la maison est située tout près, "c’est assez angoissant". "Trois-quatre fois par semaine, on entend l’assaut des migrants sur les CRS, on a les fumigènes amenés par le vent. On se demande toujours ce qui va se passer…", soupire-t-elle. La Calaisienne se plaint également des feux qu’allument fréquemment les réfugiés, notamment pour cuisiner, et dont l’odeur arrive jusqu’à chez elle. "Sinon, individuellement, quand on leur parle, ils sont gentils, il n’y a pas de problème."

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Photo de Victoire De Rincquesen


"C’est un lieu violent". Ce que voit Stéphane Duval à Calais n’a rien d’anodin. "Quand j’enlève mon blouson et que je rentre chez moi le soir, j’ai du mal à décrocher", reconnaît-il. "C’est un lieu violent. Voir des enfants et des femmes vivre dans des conditions difficiles comme celles-ci, c’est une forme de violence. On ne peut pas travailler quotidiennement ici sans avoir envie de faire avancer les choses, de faire en sorte que ce soit le plus humain possible".