Il n’y a pas de zone de non-droit en France, mais…

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Il n’y a pas de zone de non-droit en France, mais…
@ AFP
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Quatre policiers ont été pris pour cible samedi à Viry-Châtillon. Selon le Premier ministre Manuel Valls, il n'y a "pas de zone de non-droit" en France.

Trois jours après la violente attaque dont il a été victime, Vincent, jeune adjoint de sécurité de 28 ans, est toujours entre la vie et la mort. Samedi vers 15 heures, il a été pris pour cible avec trois de ses collègues par un groupe d’une quinzaine de "sauvageons", selon les mots du ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, aux abords de la Grande Borne, cité sensible s’il en est, de Viry-Châtillon, dans l'Essonne. L’agression n’a duré que quelques minutes mais a été d’une violence rarement égalée. Le "commando" a jeté des cocktails Molotov dans les deux voitures sérigraphiées puis a bloqué les portières, piégeant dans l’habitacle les policiers. Tous ont été grièvement brûlés, les moins touchés écopant de 21 jours d’ITT.   

"Ces individus seront retrouvés, traduits devant la justice et très sévèrement punis parce que quand on s'attaque à des policiers (...) on s'attaque tout simplement à la France", a assuré lundi Manuel Valls en se rendant sur les lieux de l’attaque, martelant qu’il n’y a pas de zone de non-droit en France. Si aucun quartier n’est inaccessible, certains nécessitent néanmoins de prendre des mesures particulières. Le Premier ministre a annoncé ce mardi que les véhicules de police en zone sensible seraient désormais équipés de films anti-caillassage, voire de blindage, et que les tenues des policiers seraient traitées contre le feu. Des annonces qui ont laissé de marbre les syndicats policiers qui réclament, pêle-mêle, une augmentation des effectifs, la mise en place de patrouille à trois policiers ou encore une évolution législative sur la question de la légitime défense des forces de l’ordre.

On peut mettre les pieds partout mais pas toujours de la même façon

"La difficulté d’intervenir dans ces zones est loin d’être nouvelle", assure à Europe 1 Christophe Soullez, directeur de l’Office national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). "Déjà, dans les années 70-80, les policiers faisaient état des multiples agressions physiques et verbales." Dans les cités gangrenées par le trafic de stupéfiants et une économie souterraine galopante, les autorités ont du adapter leur manière de travailler. "On peut mettre les pieds partout mais pas toujours de la même façon", résume Frédéric Lagache, secrétaire général du syndicat policier Alliance, classé à droite. Un constat partagé par toutes les organisations syndicales. Avant chaque intervention dans les zones sensibles, le contre-appel pour vérifier "qu’on ne tombe pas dans un guet-apens" est devenu systématique. "Dans certains cas, on attend même un deuxième voire un troisième signalement pour envoyer une équipe", poursuit Philippe Capon, secrétaire général d’Unsa Police.

Le nombre de patrouilles est systématiquement doublé, voire triplé, par rapport à une opération traditionnelle. "Même pour une intervention classique, un différend familial par exemple, nous sommes obligés d’intervenir en nombre, quitte à retarder un peu notre arrivée, le temps d’être au complet", poursuit le syndicaliste. Cette nécessité d’augmenter les effectifs est double. La peur d’une embuscade est évidemment omniprésente. La nécessité, également, de surveiller le véhicule pendant l’intervention. "Si on le laisse sans surveillance, il y a des risques qu’il soit brûlé, volé ou à minima caillassé." Désormais, le chauffeur reste systématiquement dans la voiture. D’où l’importance d’envoyer plusieurs patrouilles pour ne pas laisser un policier seul sur l’intervention.

Assurer la sécurité au quotidien est de plus en difficile

"A cause de toutes ces précautions, assurer la sécurité au quotidien est de plus en plus difficile, nous sommes obligés de privilégier les opérations coups de poing", assure Christophe Rouget, secrétaire général du SCSI, syndicat également classé à gauche. Conséquence : les populations de ces quartiers en pâtissent. Même dans des situations qui ne concernent pas directement le maintien de l’ordre. Dans les cités les plus sensibles, les pompiers ou le Samu ne se déplacent plus sans être accompagnés de voitures de police… mais pas n’importe lesquelles. Selon Frédéric Lagache, seules les unités spécialisées, à l’instar de la Brigade anti-criminalité (BAC) ou la Brigade de sécurité territoriale (BST) sont envoyées dans les zones les plus sensibles. "Police-secours n’est pas suffisamment équipé pour agir sur place. Il faut du matériel de protection spécialisé, des grenades… Ils ne sont pas formés pour cela." Combien de quartiers sont concernés par un tel niveau de vigilance? "Entre 100 et 150 sont particulièrement difficiles", estime le directeur de l’ONDRP.

430 policiers blessés avec une arme en 2015. S’il n’existe aucun chiffre spécifique sur les agressions de forces de l’ordre dans les banlieues sensibles, les policiers sont depuis plusieurs années de plus en plus souvent pris pour cible. En cinq ans, malgré une légère baisse l’an dernier, le nombre de policiers blessés en mission est passé de 4.535 à 5.674 en 2015, selon les derniers chiffres de l’ONDRP. Parmi eux, 430 ont été blessés avec une arme. Quatre policiers ont également été tués en mission l’an dernier, dont trois avec une arme. "Avant, on sentait qu’on dérangeait, qu’il y avait une lutte de territoire, mais on n’avait pas le sentiment qu’on cherchait à nous tuer. Depuis quelques mois, on se sent particulièrement exposés", confie Philippe Capon. L’alerte est venue selon lui en mai dernier, lorsqu’en pleine manifestation, une voiture de police a été prise pour cible par des casseurs en plein Paris.

Reste que l’aspect sécurisation n’est qu’une facette du travail des forces de l’ordre dans ces zones. "Il faut se rendre compte qu’à côté de la police "visible", d’autres services travaillent dans l’ombre sur la criminalité dans les quartiers", nuance Christophe Soullez. A l’instar de la police judiciaire qui enquête sur les réseaux criminels, et notamment le trafic de drogue, et utilise des moyens moins visibles. Filatures, écoutes, vidéosurveillance… Les services de renseignements travaillent également sur les plus gros réseaux, précise le chercheur. "Même si aujourd’hui l’accent est principalement mis sur la lutte contre le djihadisme plus que le renseignement criminel."