Comment les déçus du djihad rentrent en France

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254 Français déçus du djihad en Irak ou en Syrie ont décidé de rentrer en France. Des filières organisées les aident à s'exfiltrer.

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Ils sont 254, d'après l'enquête d'Europe 1 qui s'est procurée les chiffres du ministère de l'Intérieur, à avoir quitté l'Irak ou la Syrie, insatisfaits de leur "expérience" du djihad. Mais sortir des griffes de l'Etat islamique est dangereux. Des cellules, montées par les ennemis de l'Etat islamique, comme les rebelles syriens et les combattants kurdes, aident donc les déçus de Daech à s'enfuir. Le réseau dispose de relais dans les zones tenues par les djihadistes, avec des habitants informateurs qui, très discrètement, détectent les étrangers qui souhaitent déserter. Les indices peuvent venir d'une conversation où la déception se perçoit ou d'un message posté sur internet.

Exfiltration. Julie, une Française d'une vingtaine d'années, a ainsi pu s'enfuir après un an passé dans l'Est de la Syrie via ce réseau et rentrer en France cette semaine. Arrivée dans une zone sécurisée, elle a été interrogée par les Kurdes qui l'ont libérée. Europe 1 a obtenu cet enregistrement, dont la voix a été modifiée. La jeune femme évoque le jour J de son exfiltration, après des semaines d'attente. "On est parti jusqu'à la voiture. J'étais stressée, j'avais peur de croiser mon mari. Même si je porte le voile intégral, il risqu[ait] de me reconnaître avec mon sac, mes chaussures", raconte-t-elle. Les deux complices passent ensuite des barrages. "Je sa[vais] que si je me fais[ais] attraper, j'[allais] me faire tuer", commente Julie.

6.000 euros. A mesure qu'elle s'éloigne de l'Etat islamique, le jeune femme s'affranchit des règles. Elle finit par enlever son voile "et respire". La jeune femme passe ensuite deux mois en Syrie auprès du groupe qui l'a exfiltrée. Plusieurs intermédiaires de la filière demandent au total 6.000 euros pour l'avoir fait sortir. Ce sont les proches de Julie qui vont payer. Après la transaction, elle est envoyée au Kurdistan irakien, où elle rencontre les autorités françaises. Mais l'Etat français n'aide pas les déserteurs de Daech. L'un des fonctionnaires chargé du dossier confie ainsi : "Ils ont trouvé le chemin de l'aller, qu'ils se débrouillent pour celui du retour." 

La jeune femme est actuellement en garde à vue. Les enquêteurs du Renseignement intérieur veulent vérifier qu'elle ne ment pas sur son parcours et qu'elle est bien une jeune convertie enceinte qui a quitté l'Etat islamique à cause d'un mari violent.

"Pas toujours repentis". L'enjeu sécuritaire est immense. Les enquêteurs ont relevé des points communs parmi tous les candidats au retour : il y a toujours des problèmes de vie quotidienne. Dans l'Etat islamique, ils gardent un côté "Français râleur."  Exemples : un djihadiste s'agace parce qu'un chef administratif ne comprend pas un mot de français, ce combattant qui ne comprend pas pourquoi les djihadistes d’autres nationalités ont la priorité pour les dates de mariage, un autre trouve inadmissible que des écoles françaises ne soient pas ouvertes, exactement comme un expatrié. Pour les femmes, ce sont souvent des violences sexuelles qui sont à l'origine du départ. Mais la déception n'est pas synonyme de rédemption, avertit une source sécuritaire qui est habituée à voir des djihadistes de retour. "Je n'en mettrai aucun dans un avion avec mes enfants", conclut-elle.