Comment l'accueil des réfugiés se démocratise

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Comment l'accueil des réfugiés se démocratise
Regard sur la "jungle" de Calais. @ PHILIPPE HUGUEN / AFP
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L'accueil de réfugiés et de demandeurs d'asile par des particuliers a bondi en France l'an dernier et concerne désormais tous types de profils. 

Le gouvernement se mobilise pour les migrants. Selon Le Figaro, l'exécutif compte en effet créer 8.200 places d'hébergement supplémentaires d'ici à la fin de l'année pour évacuer les migrants de Calais et Paris, soit 6.000 places de plus que prévu initialement. Une goutte d'eau comparée au 80.000 demandeurs d'asile enregistrés rien qu'en 2015, mais qui semble traduire une volonté nouvelle.

Le 10 août dernier, la ministre du Logement, Emmanuelle Cosse, avait également lancé un appel à projets visant "à développer l’expérimentation de dispositifs d’hébergement de réfugiés chez les particuliers". En clair, il s'agit d'appuyer les initiatives de Français prêts à accueillir les réfugiés chez eux. Dans le cadre de cet appel à projet, des associations ont jusqu'au 20 septembre pour déposer un dossier. En jeu : une subvention de l'Etat de 1.500 euros par personnes accueillies chez un particulier, pour aider les associations à les accompagner.

Mais la société civile n'avait pas attendu ce geste de l'Etat pour se mobiliser. Depuis l'automne dernier, selon les associations contactées par Europe 1, le nombre de sollicitations venant de particuliers volontaire pour aider les réfugiés a bondi. Surtout, c'est le profil des volontaires qui a changé : depuis l'été 2015, ce sont tous les étages de la société française qui semblent mobiliser. Et cela continue encore aujourd'hui. Enquête. 

Des personnes qui n'ont jamais été engagées en association 

"Notre activité a franchi un cap l'an dernier", assure Marcela Villalobos, coordinatrice chez Welcome JRS, une association placée sous l'égide des jésuites de France, contactée par Europe 1. Comme toutes les associations françaises qui aident les particuliers à accueillir des demandeurs d'asile chez eux, Welcome JRS assure qu'il y a un avant et un après septembre 2015. A cette date, le 3 septembre 2015 précisément, la photo du petit Aylan, un jeune migrant syrien retrouvé mort sur une plage grec, avait suscité une émotion planétaire. "La situation des migrants a connu un emballement médiatique l'an dernier. Il y avait déjà eu une multiplication d'informations sur les morts en méditerranée, sur les problèmes à Calais ou encore la découverte de 70 migrants dans un camion réfrigéré en Autriche (le 27 août 2015). Cette médiatisation s'est cristallisée avec la photo du petit Aylan", se souvient  Marcela Villalobos.

"A l'automne 2015, il y a eu une modification très profonde du profil des personnes qui s'engagent", confirme à Europe 1 Nathanaël Molle, cofondateur de l'association Singa, qui propose une application pour mettre en relation les réfugiés avec les particuliers. "Avant, il y avait surtout des gens qui étaient déjà dans notre réseau. Aujourd'hui, il y a de nombreuses personnes qui n'ont jamais été engagées dans des associations. On a vraiment tous types de profils : de ceux qui proposent leurs châteaux à ceux qui prêtent la chambre de leur fils en nous disant 'je vais dormir avec lui. Ce ne sont plus seulement des bobos parisiens aisés", poursuit Nathanaël Molle.

Entre juin 2015, date de création de leur application "CALM" (Comme A La Maison), et septembre 2015, Singa avait reçu seulement une vingtaine de propositions de particuliers prêts à accueillir des réfugiés à leur domicile. "Entre septembre et octobre, nous en avons eu environ 300 qui sont ensuite allés jusqu'au bout de la démarche. Et nous en espérons 700 cette année", énumère le cofondateur de l'association, qui enchaîne : "Ce sont des personnes qui ont compris que la réponse à la crise migratoire ne pouvait pas être qu'administrative. Les réfugiés ne peuvent pas attendre des années sans rencontrer un seul Français 'lambda'".

"Il y a une vraie amitié qui grandit

Chez Welcome JRS, on a comptabilisé 7.000 sollicitations de particuliers entre l'été 2015 et l'été 2016, contre moins d'un millier les autres années. "Environ 90% des personnes sont allées jusqu'au bout de la démarche. Aujourd'hui, c'est un rythme plus calme mais constant, de l'ordre d'environ une trentaine de sollicitations par semaine", indique Marcela Villalobos. Et elle aussi confirme qu'il y a désormais des visages différents qui frappent à leur porte, prêts à accueillir un demandeur d'asile dans leur maison ou leur appartement : "À Paris, par exemple, le profil des accueillants a rajeuni. Il y a des quadragénaires, des gens de toutes conditions etc. Ce ne sont plus uniquement des retraités ou des personnes aisées. Et on a réussi également à toucher des villes nouvelles : Avignon, Nantes, Laval, Grenoble, Limoges, Poitier ou encore Angers par exemple".

La petite association Rail, à Lille, a elle aussi perçu le changement. De deux à trois propositions par an émanant de particuliers prêts à aider, l'association est passée à 30 propositions rien qu'entre septembre et octobre 2015. "Seules cinq personnes n'ont pas donné suite. Depuis octobre 2015, nous en avons encore reçu une dizaine. C'est moins massif qu'à l'automne, mais cela se stabilise, on a des demandes régulières", explique à Europe 1 Elisabeth Fichez, la vice-présidente. Chez Rail, ce sont surtout des familles aisées qui se mobilisent, des familles qui ont au moins une chambre particulière à mettre à disposition. Mais Elisabeth Fichez a elle aussi soulevé une nouveauté l'an dernier. "Il y a un peu plus de chrétiens qui proposent leur aide. L'appel du Pape en faveur de l'accueil des migrants semble avoir beaucoup marché. Cela a mobilisé des personnes venant d'autres environnements que par le passé", précise-t-elle.

Accueillir un demandeur d'asile ou un réfugié ne se fait pourtant pas sans concession. Parfois, d'ailleurs, il y a des accrochages. "C'est très engageant. Certains abandonnent car c'est trop difficile pour leur intimité, d'autres abandonnent car ils ne s'adaptent pas à l'hygiène de vie des personnes. Il y a parfois un décalage entre les attentes et la personne qui arrive", raconte-t-on chez Rail.

Dans la majorité des cas, toutefois, l'expérience semble concluante. Enrichissante même. "Une fois 'estampillée' nouvelle famille d’accueil, nous sommes tous dans l’attente… Qui aura-t-on comme demandeur d’asile ? Quelle nationalité, quelle histoire, quand ? Pourra-t-on faire confiance ? Laisser les clefs de l’appartement ? Et puis Lena arrive chez nous, c’est l’effervescence...", témoigne par écrit une famille de Levallois prise en charge par Welcome JRS. "Quelques mots russes en arrivant la rassure, son français est encore balbutiant, il faut se mettre à l’anglais ! Puis il y a des échanges de plus en plus vrais et profonds, pas forcement sur sa vie d’avant. Nous nous émerveillons mutuellement. Il y a ces moments passés à aider Léna à lire en français, nos enfants qui y prennent goût, mais aussi la joie de fêter Noël ensemble, en famille ayant accueilli notre hôte en son sein… Oui c’est beaucoup plus qu’un hébergement car il y a une vraie amitié qui grandit". 

Il ne s'agit pas d'avoir pitié 

Il faut dire que les associations, qui ne fonctionnent, pour la plupart, quasiment qu'avec des bénévoles, font tout pour accompagner les hôtes. Il s'agit de ne pas décourager les nouveaux arrivants, surtout ceux qui n'ont pas l'habitude de l'engagement associatif. Chaque demandeur d'asile (pour Rail et Welcome JRS) et chaque réfugié (pour Singa) est d'abord reçu par des bénévoles. Il est longuement informé sur le profil de la famille qui va l'accueillir. Un long travail d'information et de formation est également fait auprès des accueillants. Tous s'engagent à respecter une liste drastique de chose à faire et à ne pas faire. En clair, tout est fait pour s'assurer que les personnes accueillies et accueillantes soient "compatibles". Sinon, l'association met fin à la procédure.

Tout au long de l'année, des visites et des bilans sont ensuite faits, pour s'assurer que tout fonctionne. Chez Rail et Welcome JRS, les personnes n'accueillent les demandeurs d'asile que sur une durée limitée, le temps qu'ils puissent obtenir le statut de réfugié. Chez Singa, cela peut durer plus longtemps, puisque l'association ne s'occupe que de personnes ayant déjà ce statut. "C'est pourquoi nous essayons de mettre en relation les réfugiés avec des personnes qui pourraient les aider dans leur projet : un homme d'affaires syrien avec un homme d'affaires français par exemple. On explique que ce n'est pas de la charité. Il ne s'agit pas d'avoir pitié mais d'avoir une relation d'égale à égale. Et dans 20% des cas, les réfugiés ont trouvé un emploi en quelques mois!", optimise-t-on chez Singa, qui espère développer prochainement un nouvel algorithme pour son application.

Les associations espèrent désormais un peu plus d'aide des pouvoirs publics, qui commencent à se mobiliser timidement sur ce dossier. En Loire-Atlantique, par exemple, le Conseil départemental a lancé cet été un dispositif qui permet à 11 familles d'accueillir des jeunes migrants étrangers qui ont le statut de "mineurs isolés". Preuve que la société est prête à se mobiliser : 80 familles avaient candidaté. L'appel à projet lancé par Emmanuel Cosse devrait également, espèrent-les associations, leur donner un peu d'air et pousser d'autres structures à se mobiliser.